MYSTÈRE DE MARIE VII : Toujours Vierge

Le titre sous lequel, depuis toujours, les chrétiens invoquent le plus volontiers Marie est celui de Vierge : Elle est la Vierge, la Sainte Vierge, la Vierge-Mère, la Vierge-Immaculée…

Dans la pensée chrétienne, Marie est la Vierge par excellence, tout à la fois Vierge-Sainte et Vierge-Mère. Nous ne saurions pas davantage dissocier sa virginité de sa sainteté que de sa maternité. Pour toute âme consacrée Marie est le modèle de la virginité voulue et vécue par amour du Seigneur.

« Tout en elle, selon l’Évangile, est signe de la grâce en plénitude… de Dieu, qui en a fait sa mère terrestre et le signe de la maternité de l’Église. Rien d’autre en Marie n’intéresse la révélation ; nous ne pouvons donc affirmer rien d’autre… à tous ceux qui voudraient parler de Marie soit comme pécheresse, soit comme détachée de notre condition de créature humaine. Nous ne voyons pas comment les uns ou les autres pourraient légitimement se fonder sur l’Évangile. Marie, Comblée-de-grâce, Fille de Sion, Mère de Dieu incarné, symbole de l’Église-mère, est sainte parce qu’en elle l’Évangile ne voit que le signe vivant d’une prédestination unique du Seigneur, la réponse de foi d’une créature pleinement humaine et pleinement obéissante. » (Max Thurian, Marie, mère du Seigneur, figure de l’Église, Cerf, p. 40)

I. – LA FOI DE L’ÉGLISE

C’est un fait indubitable et fort impressionnant : l’Église, dès les tout premiers siècles, a tenu pour vérité de foi et enseigné la conception virginale du Christ et la virginité perpétuelle de Marie. Cela, bien avant que ne fut reconnue et solennellement proclamée son Immaculée-Conception.

Les Pères de l’Église, dès les tout premiers siècles, qualifient Marie de « Vierge », « Toujours Vierge » », « Vierge-Mère », « Mère-Vierge ». Ainsi Saints Ignace (+ 107), Polycarpe (+155), Justin (+ 165), Irénée (+ 202).

Le Symbole des Apôtres proclame, du Christ : « Qui a été conçu de l’Esprit-Saint, est né de la Vierge Marie.» Et le symbole de Nicée (325) : « Par l’Esprit-Saint, il a pris chair de la Vierge Marie. »

Si aucun décret conciliaire ne définit solennellement la virginité perpétuelle de Marie, tous les Conciles considèrent cette vérité comme absolument et communément reçue, y faisant fréquemment référence. Ainsi, tout particulièrement le 1er Concile du Latran (649) :
— « Suivant les pères,  la sainte, toujours vierge et immaculée Marie est proprement et véritablement mère de Dieu, puisqu’elle a conçu sans semence, du Saint-Esprit, le Verbe, et l’a enfanté sans corruption, sa virginité demeurant indissolublement même après l’enfantement. »

le Concile Vatican II, au début du chapitre 8 de Lumen Gentium, affirme que Marie est vierge en la conception du Christ, en référence aux conciles antérieurs : « [Le fils de Dieu] « à cause de nous les hommes et pour notre salut, descendit du ciel et prit chair de la Vierge Marie par l’action du Saint-Esprit ». » (LG 52)

La virginité de Marie est  en relation avec la nature divine du Christ. Cette virginité physique est aussi spirituelle car Marie a conçu en premier dans son cœur : « Elle reçut le Verbe de Dieu à la fois dans son cœur et dans son corps » (LG 53)

Marie est vierge dans l’enfantement du Christ, selon les conciles et  saint Léon le grand (repris par la liturgie) : « Cette union de la Mère avec son Fils dans l’œuvre du salut est manifeste dès l’heure de la conception virginale du Christ jusqu’à sa mort (…) lors de la Nativité ensuite, quand la Mère de Dieu présenta dans la joie aux pasteurs et aux mages son Fils premier-né, dont la naissance était non la perte mais la consécration de son intégrité virginale. » (LG 57)

La virginité de Marie est liée à son union au Christ. Marie est vierge après l’enfantement du Christ, ceci est exprimée par l’idée de consécration de Marie, sa virginité est consacrée par l’enfantement (LG 57), et Marie, dès le Oui de l’Annonciation, se consacre, se livre, se donne entièrement à l’œuvre de son Fils, une œuvre qui ne réduit pas à sa naissance mais qui dure ensuite jusqu’au salut de tous les hommes : « « Voici la servante du Seigneur, qu’il en soit de moi selon ta parole » ( Lc 1,38 ). Ainsi Marie, fille d’Adam, donnant à la parole de Dieu son consentement, devient Mère de Jésus et, épousant à plein cœur, sans que nul péché ne la retienne, la volonté divine de salut, se livra elle-même intégralement, comme la servante du Seigneur, à la personne et à l’œuvre de son Fils, pour servir, dans sa dépendance et avec lui, par la grâce du Dieu tout-puissant au mystère de la Rédemption. » (LG 56)Nous le savons, « la loi de la prière est une loi de croyance ». Or la liturgie proclame, en bien des occasions, la virginité perpétuelle de Marie. Dans le Canon Romain elle est commémorée : « Dans la communion de toute l’Église nous voulons nommer en premier lieu la bienheureuse Marie toujours Vierge, Mère de notre Dieu et Seigneur, Jésus-Christ.»   Dans la Préface de la Messe de la Vierge : « Sans rien perdre de la gloire de sa virginité, elle a mis au monde la lumière éternelle. » Le cantique — « Inviolata, integra et casta est Maria »…

II. – L’ÉCRITURE

Cette foi de l’Église en la virginité perpétuelle de Marie, foi que la Tradition nous transmet, très ferme et très vivante, depuis les tout premiers siècles, cette foi, cet enseignement reposent sur l’Écriture, dont l’Église a reçu le dépôt.En Luc I, 36-38 : La réponse de Marie à l’Ange est parfaitement claire : Marie, au jour de l’Annonciation, ne connaît pas d’homme, et est bien résolue à n’en jamais connaître à l’avenir. Si la réponse de Marie ne portait aussi bien sur l’avenir que sur le passé, elle n’aurait aucun sens, serait enfantine, d’une naïveté qu’on ne saurait prêter à cette jeune femme.Si, comme on peut l’admettre légitimement et comme l’admettent bien des exégètes, le récit de l’Annonciation est une « construction littéraire » de Luc, celui-ci aurait mis sur les lèvres de Marie l’objection de sa virginité pour amener l’Ange à affirmer qu’elle concevrait, non par son union à un homme, mais par la toute-puissante intervention de Dieu, ce qui est l’essentiel. De toutes façons la réponse de l’Ange est fort nette :

« L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très Haut te prendra sous son ombre ; c’est pourquoi l’enfant sera saint et sera appelé Fils de Dieu… » I, 35.

Car — « Rien n’est impossible à Dieu» : rien ; même pas de concilier en Marie une virginité qu’elle veut perpétuelle, et la maternité qui lui est annoncée.Marie a fort bien compris ; aussi, entièrement rassurée, s’abandonnant à la Parole de Dieu, elle donne son entier et libre acquiescement :

« Je suis la servante du Seigneur, qu’il m’advienne selon ta Parole ».En Matthieu I, 18-25, nous trouvons aussi affirmée, d’une façon différente, mais non moins nette, la conception virginale de Marie. Notons-le tout d’abord : il est très frappant de constater que Matthieu, voulant souligner la descendance davidique de Jésus-Messie, donne sa généalogie d’homme à homme. Or, parvenu au dernier chaînon, il note fermement que Jésus est né de Marie (et non de Joseph, ni de Marie et de Joseph) :

« Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle naquit Jésus que l’on appelle Christ. »Matthieu, sans aucun doute, veut nous affirmer que Jésus n’a pas été engendré selon les lois habituelles de la nature, mais par la toute-puissance divine :

« Voici comment Jésus-Christ fut engendré… Or, avant qu’ils eussent mené la vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint… Joseph, son époux… résolut de la répudier sans bruit… L’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit :  ‘Joseph, fils de David, ne crains point de prendre chez toi Marie, ton épouse : car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit-Saint…’ ».Y a-t-il affirmation plus nette que Marie a conçu Jésus sans perdre sa virginité ? Les précisions claires de saint Matthieu (1, 18-25) et de saint Luc (1, 27, 34-35), ainsi que la version apparemment la plus cohérente de saint Jean (1, 13), obligent donc la foi chrétienne authentique à confesser la virginité de Marie avant la naissance du Christ.

Le témoignage des évangélistes sur la conception virginale de Jésus est donc fort net et ne saurait sans violence être dissocié de l’ensemble de leur témoignage sur toute la vie du Seigneur. Que Jésus fût né de la Vierge et qu’Il fût Fils de Dieu ne constitue pour eux qu’une seule et même réalité… Ils rattachent son origine humaine à la seule action de l’Esprit-Saint.

III. –  LE  TITRE  DE  VIERGE

La virginité de Marie est un donné objectif indubitable du texte. du Nouveau Testament. Mais quelle signification faut-il donner à ce titre de « Vierge » que saint Luc se plaît à souligner dans le récit de l’annonciation ?Il faut noter tout d’abord que dans l’Ancien Testament ce titre de vierge a souvent un caractère péjoratif. La fille de Jephté pleure sa virginité (Jug. 11, 38), c’est-à-dire le fait de mourir sans avoir pu connaître l’honneur du mariage et de la maternité. Le titre de vierge donné à la Fille de Sion, symbole du peuple d’Israël, a parfois aussi le sens d’un opprobre (Joël 1, 8 ; Amos 5, 2 ; Lam. 1, 15 ; 2, 13).

Dans ces textes, la virginité de la Fille de Sion, symbole d’Israël, qui attend l’enfantement messianique, mais n’y parvient pas encore, constitue pour elle une peine, car elle redoute la mort sans avoir connu la maternité, la naissance du Messie qui doit la délivrer pour toujours de sa honte et de sa souffrance.Or Marie, Fille de Sion, vierge aussi, s’entend promettre la maternité inouïe, tant attendue, du Messie de Dieu. Sa virginité qui la désigne une fois de plus comme la Fille de Sion, ne peut plus être un opprobre, puisqu’elle va être féconde et donner naissance au Fils de Dieu.Si la virginité, sans espoir de mariage et de maternité, était chose triste en Israël, cet état était cependant considéré avec honneur et mis en relation avec les fonctions sacrées, de même que la continence (Lév. 21, 7, 13 ; Ez. 44, 22).

A l’approche de l’ère chrétienne, cette conception de la virginité avait pris un sens mystique. Dans la littérature de Qumrân, nous voyons que durant la guerre eschatologique, le camp des « fils de lumière » est interdit aux femmes. Les « fils de lumière » sont associés à l’armée céleste, ils sont dans la proximité de Dieu et donc tenus à une vie angélique (Rouleau du Combat, 7, 3-4). On trouve la trace de cette conception d’un rapport entre virginité ou continence et proximité avec Dieu dans la littérature rabbinique. Cette tradition affirme que Moïse s’est séparé de sa femme Sipporah depuis la vision du buisson ardent :
« … ce Moïse de chair et de sang se sépara de sa femme le jour où tu lui es apparu dans le buisson. » (Midrash Petirat Mosheh)

La tradition rabbinique n’a évidemment aucun caractère normatif pour nous, mais elle peut éclairer une mentalité. On a cru trouver dans l’Épitre aux Galates une tradition selon laquelle Sara aurait conçu Isaac de façon miraculeuse (4, 22-31) ; la prophétie d’Isaïe (54, 1) concernant la Fille de Sion est appliquée à Sara, puis à l’Église, « Jérusalem d’en haut, notre mère » :

« Réjouis-toi, stérile qui n’enfantais pas,
éclate en cris de joie et d’allégresse,
toi qui n’as pas connu les douleurs !
Car plus nombreux sont les fils de l’abandonnée
que les fils de celle qui a un homme » (Gal. 4, 27).

Et plus loin il est question de « l’enfant selon la chair » (Ismaël) et de « l’enfant selon l’Esprit » (Isaac), mis en comparaison avec Israël selon la chair et Israël selon l’Esprit, l’Église. Le récit de la naissance d’Isaac se prêtait à cette interprétation miraculeuse : « Yahvé visita Sara comme il avait dit et il fit pour elle comme il avait promis. Sara conçut et enfanta à Abraham un fils dans sa vieillesse, au temps que Dieu avait marqué. Au fils qui lui naquit, enfanté par Sara, Abraham donna le nom d’Isaac. » (Gen. 21, 1-3)

Il est clair que la tradition qui entoure la naissance du Christ est riche de cette idée que la proximité de Dieu entraîne, pour les héros de la foi, virginité et continence. Cette tradition judaïque, non canonique, permet de comprendre la mentalité concernant ce problème de la virginité au temps de la naissance du Christ, et a certainement permis aux Évangiles de Luc et de Matthieu de donner à la virginité de Marie toute sa signification spirituelle.

La Vierge Marie qui enfante le Messie est la Fille de Sion, mais sa virginité n’est plus un opprobre, puisque par l’Esprit elle devient féconde. Bien au contraire, cette virginité est le signe de la proximité de Dieu et de Marie. Par là, selon la tradition judaïque ambiante, elle est dans la lignée de Sara qui enfanta « selon l’Esprit », de Moïse et de Sipporah, séparés par la vocation unique de Dieu au buisson ardent, des « fils de lumière » associés aux anges dans le combat final.

IV. –  L’OBJET DE LA FOI DE L’ÉGLISE

Quel est l’objet de la foi de l’Église, quel est le contenu de son enseignement le plus traditionnel, touchant la virginité perpétuelle de Marie ?

1° Marie est demeurée vierge avant et dans la conception même du Christ. Ce que nous écartons de la conception virginale, c’est le rôle qu’y joue l’homme.  Le miracle de la conception virginale ne comporte pas seulement l’exclusion de cette union sans laquelle la rencontre des cellules est impossible. Rien d’étranger à la substance de la Vierge n’est venu l’altérer.La toute-puissance divine donne à la cellule issue de la puissance génératrice ce qui lui manque naturellement pour pouvoir devenir la cellule initiale d’un autre être.

2° Marie est demeurée vierge en son enfantement.L’étonnant et cruel déchirement de l’enfantement, elle ne l’a pas connu. Peut-être en était-il ainsi dans l’état d’innocence, et les organes se prêtaient-ils sans effort au passage joyeux du nouveau petit être, à cette fructification triomphale de la femme. Mais un miracle de la délicatesse divine s’ajoute à cette restauration de l’état originel de la femme. Marie reste vierge, ce qui veut dire que le signe matériel de la virginité n’est pas plus brisé par l’enfant naissant que la porte du tombeau ne le sera par Jésus-Christ ressuscitant.

3° Marie est demeurée vierge après la naissance de Jésus.Elle n’eut d’autre enfant que Jésus et vécut dans une continence absolue. Il nous est rapporté par Jean XIX 26 qu’avant de mourir Jésus lui confia sa mère. Selon la pensée et les mœurs juives, toute femme devait vivre sous une protection masculine. Ce passage de Jean  laisse nettement entendre que Joseph était mort alors, et que Marie n’avait pas d’autre enfant. Si elle en avait eu, Jésus ne l’eût pas confiée à Jean, mais à ses frères.

V. – SENS DE LA VIRGINITÉ PERPÉTUELLE DE MARIE

La virginité perpétuelle de Marie est une vérité de foi, entraînant une certitude morale, non pas scientifique. Nous y croyons parce que, se basant sur l’Écriture, l’Église n’a cessé d’y croire et de l’enseigner.La virginité perpétuelle de Marie ne s’imposait absolument pas à la réalisation du Dessein de Dieu. Mais si Dieu l’a voulue, c’est sans aucun doute pour des raisons de haute convenance qu’il nous est bien permis de découvrir:

1°  La conception virginale de Jésus est le signe de sa filiation divine.

Le Verbe de Dieu eût pu s’incarner sans le miracle de la conception virginale. Il eût pu assumer la nature humaine dans l’instant même où celle-ci eût commencé d’exister selon les lois biologiques de toute conception humaine.

Mais afin de montrer que Jésus n’avait de vrai père que Lui-même, Dieu voulut en Sa sagesse que le Christ fût conçu sans l’intervention d’un père selon la chair : l’origine miraculeuse du Christ, aux yeux de l’Église, manifeste avec force sa divinité. Fils Unique de Dieu, le Christ, même ici-bas, n’a d’autre père que Dieu Lui-même :

Il s’agit pour Dieu de s’insérer dans sa création, de s’unir en personne à ce qu’il fait surgir du néant. Il s’agit d’une sorte de commencement absolu, d’une création nouvelle, du point de départ d’un renouvellement universel. Que par un acte de la toute-puissance divine, le Verbe créateur se soit formé lui-même la chair qu’il voulait sienne, et dans le moment même où il la faisait sienne, quoi de plus naturel, à l’intérieur du «surnaturel» ? Ne convenait-il pas souverainement que l’initiative divine apparût dans tout son éclat et que, même là où la créature avait à jouer son rôle, ce fût seulement en adhérant à ce que faisait Dieu ? Il en est de la conception virginale comme il en sera de la résurrection et de la transsubstantiation : plutôt que d’une transgression des lois de nature, il vaut mieux parler d’une nouvelle création.

Le sens de la conception virginale est avant tout de manifester celui de l’Incarnation : pure initiative de Dieu que sa venue personnelle dans la chair ; nouveau commencement de toutes choses, recréation universelle dans cette chair assumée par le Créateur.

2° La virginité perpétuelle de Marie est le signe des liens tout particuliers qui l’unissent à Jésus.

« La virginité de Marie lui confère un caractère de consécration : elle est mise à part pour devenir miraculeusement la mère du Messie. Son rapport unique avec l’Esprit la situe dans une telle proximité de Dieu qu’elle doit rester seule pour signifier à nos yeux ce choix unique de son Seigneur. »  (Max Thurian, p.49)L’union conjugale est une valeur en soi parfaitement saine et pure, qui peut et doit être sainte et sanctifiante. Elle est le signe d’un amour consacré par Dieu. Elle est le signe de la totale, mutuelle et exclusive appartenance des époux et de leur désir d’une très parfaite unité, d’une complète fusion.

« La grandeur et la beauté de la virginité ne réclament aucunement que soit déprécié le mariage et méprisé l’amour humain. Elle affirme son excellence sans détriment pour les autres valeurs nécessaires, même quand elle se fait préférer. Cependant l’homme est défiant de soi et peu sûr de ses choix, sa pente naturelle est de disqualifier ce qu’il ne choisit pas. C’est ainsi, qu’en fait, il est souvent arrivé autrefois que l’exaltation de la virginité s’accompagne d’un fâcheux discrédit jeté sur l’état de mariage, sur un oubli pratique des grandeurs de la maternité. Inversement le retour des modernes à une plus juste appréciation de la valeur humaine et chrétienne de l’amour ne va pas sans une mise en question, parfaitement injustifiée, de la précellence accordée depuis toujours dans l’Église à la virginité. L’image lumineuse de cette Femme bénie, qui par les voies de la virginité parfaite a été conduite à la plus haute et la plus complète des maternités, est bien faite pour révéler à l’humanité le sens vrai de la virginité, qui n’est pas mutilation et rétrécissement, mais au contraire valeur positive et épanouissement. » (J.-H. Nicolas, O. P., La Virginité de Marie, étude théologique, Éditions universitaires (Collectanea Friburgensia), Fribourg, p. 83)

Or Marie n’avait d’autre raison de vivre que Son Fils. Tout son cœur, tout son amour, toute sa vie, tout son être Lui étaient consacrés. La virginité perpétuelle de Marie est le signe de cette totale consécration de Marie à Son Fils, le signe de cette union d’une nature et d’une qualité toutes spéciales de la Mère et du Fils.

La signification la plus profonde, la plus personnelle de la virginité de Marie est de réserver… toute sa personne à celui qui devient son enfant et qui est Dieu lui-même. Celui qui est pour elle l’unique « autre » avec lequel elle formera la plus étroite communauté de personnes et de vie, ce sera son Fils. La virginité de Marie exprime sa consécration au Verbe qui s’incarne en elle. Ce mystère est donc celui d’une maternité plus exclusive, plus totale que ne le serait une maternité simplement humaine. Il nous révèle le sens le plus profond de sa maternité divine et à quel point elle est, par pure grâce, l’union de toute sa personne à celle de Dieu qui s’incarne en elle.

« Elle est vierge, mise à part, consacrée, parce qu’elle est prédestinée à une visite unique de son Seigneur : l’Esprit-Saint va venir sur elle, et la puissance du Très-Haut va la prendre sous son ombre ; la Nuée lumineuse va l’envelopper comme Moïse sur le Sinaï (Ex. 24, 16-18), comme la Tente de Réunion au désert (Ex. 40, 34-35), comme le Christ, Moïse et Élie à la Transfiguration (Luc 9, 34). Bien plus, elle va recevoir comme fils Dieu lui-même en son incarnation : elle va être la Demeure de Dieu que remplit la Gloire de Yahvé (Ex. 40, 35). Cet événement unique dans l’histoire du salut donne à Marie ce caractère sacral qui la met à part, et dont la virginité est le signe. Bien qu’elle reste pleinement humaine, une créature, elle est «bénie entre les femmes», elle occupe une situation unique dans le plan de Dieu, et c’est de ce mystère exceptionnel que la virginité est le signe : Marie est seule avec Dieu pour le recevoir, car la plénitude du Seigneur va habiter en elle et rien d’autre ne peut la combler. Il faut que cette plénitude soit reçue sans aucun secours humain, dans la pauvreté de la Vierge d’Israël, Fille de Sion, Comblée de grâce. Ici, la virginité apparaît à la fois comme un signe de consécration et comme un signe de solitude et d’impuissance qui glorifie la plénitude et la puissance de Dieu : « La puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. » (Max Thurian, p. 50)

3° La virginité perpétuelle de Marie est le signe de son amour du Père et de sa participation à son œuvre divine.

Avant d’être Mère de Son Fils, dans une communion d’être, d’amour et de vie si profonds, si intimes que l’on a pu parler de « maternité sponsale » (l’âme de la Vierge étant épouse du Verbe, son Fils), Marie est Fille de Dieu. Sa virginité est la preuve, le signe, l’exigence de son amour de Dieu :

« Marie devait concevoir la virginité comme le signe le plus vif d’une consécration totale au Dieu créateur de son esprit. Or, le plus pur de la tradition juive est dans la notion qu’Israël se faisait de Dieu, élevé au-dessus de toute nature, un, unique, transcendant, irreprésentable, innommable. Que nous soyons faits homme et femme à l’image et à la ressemblance de cet unique solitaire, la Vierge le savait aussi. L’expérience qu’elle avait pu avoir de sa différence avec les autres n’avait fait qu’accroître en elle l’appel de la solitude. Et quand elle s’aperçut qu’elle était une femme, elle comprit que cette possibilité si honorable d’être mère, elle devait y renoncer pour s’unir davantage aux autres et à Dieu. Comme le suggère la pensée juive sur l’offrande des prémices, le meilleur usage que l’on puisse faire de la meilleure des choses est de la sacrifier.» (Jean Guitton. La Vierge Marie P. 32).

La virginité consacrée est essentiellement cela, et elle le fut éminemment pour Marie : un don d’amour, une offrande, une consécration, un élan : tellement forts, tellement irrésistibles qu’ils saisissent tout l’être : non seulement l’âme, mais le corps, l’être tout entier. Toute la puissance affective que contient le cœur de toute femme était absorbée, polarisée, en Marie, par son amour de Dieu.

« Parce qu’elle est la Comblée-de-grâce, l’objet d’un choix unique de Dieu lui valant une plénitude de grâce, Marie est sainte et elle est vierge. La plénitude de grâce, dont elle est l’objet, produit en elle une sainteté unique et la situe dans une relation si unique avec Dieu que rien d’autre ne peut venir la combler ; sa virginité est le signe de cette pleine suffisance de l’amour de Dieu pour elle ; elle n’a rien d’autre à attendre que la présence merveilleuse du Seigneur par une conception miraculeuse. Marie vit saintement dans la virginité ; elle est, comme on l’appelle souvent, la sainte vierge ; mais il importe de distinguer sainteté et virginité pour bien les comprendre dans leur portée réelle, dans leur dépendance directe de la plénitude de grâce que lui vaut son élection. » (Max Thurian, Marie mère du Seigneur figure de l’Église, Cerf p.49)

Et s’il convenait que l’enfantement du Christ fût virginal, c’est qu’il était en quelque sorte le reflet, le prolongement de l’éternelle et toute spirituelle génération du Verbe et préparait la toute spirituelle naissance du Christ en chacune de nos âmes.

La génération éternelle du Verbe est purement spirituelle. La naissance historique du Christ devait participer à ce caractère purement spirituel, en être en quelque sorte le signe.

Tout en même temps la naissance virginale du Christ est l’image très parfaite et le gage de sa naissance en chacun de nous : naissance d’ordre tout spirituel et surnaturel aussi :

« A tous ceux qui l’ont reçu, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, Lui que ni sang, ni vouloir de chair, ni vouloir d’homme, mais Dieu a engendré. » Jean  I, 12-13.

4° La virginité de Marie est aussi un signe d’humilité, d’attente de Dieu, qui seul, dans sa plénitude, peut combler ceux qu’il choisit.

La virginité est un signe de totale confiance en Dieu qui enrichit les pauvres que nous sommes. Par là elle est aussi un appel à la contemplation qui seule doit et peut combler celui qui n’attend rien de l’homme et tout de Dieu.« La virginité de Marie est absence de l’amour humain, comme éros, qui, selon l’ordre de la création, peut amener un être nouveau à la vie. L’amour humain est une possession de l’homme et un pouvoir de création.

Afin de signifier que le Fils de Dieu est véritablement venu du Père, dès le moment de sa conception, que le salut n’est donc pas le fruit d’une œuvre humaine, le Seigneur a choisi une vierge pour naître parmi nous. La lecture la plus cohérente du prologue de l’Évangile de saint Jean éclaire bien cette signification de la virginité: « Lui (le Christ) que ni sang, ni vouloir de chair, ni vouloir d’homme, mais Dieu a engendré » (Jean 1, 13).

Quelle que soit la position que l’on prenne à l’égard de cette version peu courante, mais parfaitement plausible, elle exprime exactement le sens de la virginité de Marie. Marie est vierge pour signifier que c’est Dieu qui a engendré le Christ, que le Sauveur n’est pas un surhomme, fruit de l’effort humain vers la délivrance. Ni le sang, c’est-à-dire ni l’hérédité humaine, ni vouloir de chair, c’est-à-dire ni l’effort de la créature pécheresse, ni vouloir d’homme, c’est-à-dire ni la décision d’un père humain, ne sont à l’origine de notre salut éternel, mais seulement Dieu en son dessein éternel, qui a prédestiné la Vierge Marie pour engendrer en elle et faire naître par elle son Fils unique, Sauveur du monde. Tout est de lui et par lui dans cet acte premier de l’incarnation. » (Max Thurian, p. 51)

La virginité de Marie est donc le signe de la pauvreté et de l’incapacité de l’homme à opérer sa délivrance, à faire apparaître l’être parfait qui pourra le sauver. Dans son cantique, le Magnificat, Marie confessera sa pauvreté devant la plénitude de Dieu: « Il a jeté les yeux sur l’humilité de sa servante » (Luc 1, 48). Ce n’est pas une confession de péché, mais la simple affirmation que Marie, dans son humilité de « pauvre d’Israël », attend tout de son Seigneur et de sa plénitude. Sa virginité est le signe de son humilité et de son attente, elle est le signe qu’elle est une créature humble qui attend tout de son Créateur. Le Seigneur est avec elle, l’Esprit-Saint vient sur elle, la puissance du Très-Haut la couvre de sa Nuée lumineuse, comme l’Arche d’alliance, pour faire en elle sa demeure. Vierge, elle manifeste que tout en elle vient du Très-Haut, qu’elle n’a en rien participé à l’effort humain pour accéder au salut.

Comblée de grâce, tout est grâce en elle, pur don de l’amour qui ne vient que de Dieu.Il faut aussi rapprocher de ce caractère de pauvreté, que signifie sa virginité, le fait que celle-ci sera provisoirement un opprobre pour elle : le doute de Joseph « résolu à la répudier sans bruit » avant que l’Ange ne le rassure (Mat. 1, 18-25), l’étonnement possible de son entourage… Marie doit accepter ce doute et cet étonnement comme une forme de sa pauvreté, de son humilité, de son service du Créateur qui a voulu cette virginité, pour magnifier la gloire de sa toute-puissance et de son œuvre rédemptrice, son œuvre à lui seul, Dieu qui descend jusqu’à nous pour être Dieu avec nous, Emmanuel.

La virginité de Marie, signe de sa pauvreté et de son humilité qui attend tout de Dieu, sa plénitude, est aussi une disposition à l’amour contemplatif de la création pour son Créateur. Parce que Marie, en vue de la naissance du Messie, ne connaît pas d’autre amour que celui de Dieu, communion unique avec lui, elle est tout entière tournée vers lui, dans l’attente de sa réponse. Seule dans cet amour et cette intimité avec le Seigneur, elle n’a que lui à aimer dans une pure contemplation. Il est son unique appui, sa promesse, sa joie, son attente, sa défense et sa justification.

Sa virginité la prédispose ainsi à une vie contemplative dans la paix de l’attente du Créateur qui va devenir son fils, qu’elle va porter et enfanter pour le salut et la joie du monde entier. Il y a, dans cette virginité, une solitude contemplative de Marie qui éclatera devant Élisabeth, lorsque retentira le Magnificat. Plusieurs fois dans l’Évangile, nous retrouverons les traces discrètes de cette vie contemplative de Marie, qui s’alimente au mystère de l’incarnation merveilleuse de Dieu, fils d’une vierge pour manifester sa gloire et sa puissance, le pur don de son amour aux hommes, dont il vient partager l’humble destinée.

VI. – DANS LA LUMIÈRE DE LA VIRGINITÉ DE MARIE

Disons d’abord que la virginité physique de Marie est aussi une virginité spirituelle, qui est liée à la maternité spirituelle de Marie : « En concevant le Christ, en le mettant au monde, en le nourrissant, en le présentant dans le Temple à son Père, en souffrant avec son Fils qui mourrait sur la croix, elle apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille par son obéissance, sa foi, son espérance, son ardente charité, pour que soit rendue aux âmes la vie surnaturelle. C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’Ordre de la grâce, notre Mère. » (LG 61)La virginité spirituelle de Marie est un modèle pour tous les fidèles : « [Marie offre le] modèle de la vierge et de la mère : c’est dans sa foi et dans son obéissance qu’elle a engendré sur la terre le Fils du Père…» (LG 63)

« L’Église aussi est vierge, ayant donné à son Époux sa foi, qu’elle garde intègre et pure ; imitant la Mère de son Seigneur, elle conserve, par la vertu du Saint-Esprit, dans leur pureté virginale une foi intègre, une ferme espérance, une charité sincère . » (LG 64)

Rappelons-nous le sens profond, les bienfaits, les exigences de la virginité consacrée:Le vœu de chasteté parfaite n’a de sens et de valeur, n’est authentique et viable qu’animé, éclairé, soutenu par un amour passionné du Christ, de l’Église et des hommes. Bien loin d’être un renoncement à l’amour il exprime une volonté d’amour plus plénier, dans une plus totale disponibilité à Dieu et aux autres.La virginité physique n’a de valeur que comme signe de la consécration au Seigneur de notre «cœur» qui veut n’avoir besoin que de Lui.

Le vœu de chasteté n’est authentiquement vécu que s’il nous pousse à connaître toujours mieux le Christ, à L’aimer toujours davantage, à vivre en son intimité, à participer très activement à Son Œuvre.Pas plus que la virginité de Marie ne l’a empêchée d’aimer son époux, Joseph, d’un amour vraiment marital encore qu’ayant dépassé le besoin d’expression charnelle, le vœu de chasteté ne s’oppose à toute affection, à toute amitié vraiment noble, chaste et désintéressée.

Bien loin d’éteindre ou de mettre en veilleuse notre puissance d’amour, notre vœu de chasteté parfaite élargit immensément le cercle de ceux que nous voulons aimer, et donne à l’amour que nous leur portons une qualité plus difficile à atteindre lorsqu’on est engagé dans les liens du mariage.

Si des règles d’authentique prudence nous sont indispensables, dictées par notre délicatesse et notre humilité, ce ne sont pas finalement un costume religieux, une clôture, la fuite du Monde et de la vie, qui nous garderont, mais bien un amour passionné et sans cesse renouvelé du Seigneur et des autres.

Plusieurs fois, dans l’Évangile, le célibat, la continence ou la virginité sont mis en relation avec la venue du Royaume (Mat. 19, 12, 29 ; Marc 10, 29 ; Luc 18, 29 ; 20, 35 ; voir 1 Cor. 7, 29). Certains dans l’Église reçoivent un appel à renoncer au mariage et à la famille: « Entende qui peut entendre », dit le Christ (Mat. 19, 12). La virginité de Marie, comme celle de Jésus,  est signe que Dieu accomplit un acte vraiment nouveau, que le temps  s’accomplit et que le Royaume est proche.