RETOUR SUR L’ANNONCIATION

RETOUR SUR L’ANNONCIATION : L’HEURE DES AILES

L'Annonciation F. Carbonnier, cm
L’Annonciation F. Carbonnier, cm

On sait trop peu de choses sur la vie de la Vierge jusqu’à l’Annonciation pour qu’il y ait obligation de s’y étendre. On le peut, sous le couvert de traditions incertaines, de récits apocryphes ou de légendes. Mieux vaut, pour nous courir d’un trait des blancheurs de l’aube virginale à l’incendie secret.

Celui qui doit venir est aux portes. Porte close du prophète, portes de l’univers qui ouvrent sur ce cœur sont invitées à livrer passage. Une humble femme, une enfant est maîtresse de la décision. Il suffit de l’avertir ; elle ne résistera point, et son âme est toute prête à recevoir sans étonnement le surprenant message.

« Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, vous êtes bénie entre toutes les femmes. »

Un ange ! deux anges, plutôt, et des deux quel est le plus céleste ? N’est-ce pas le doux ange nazaréen, Marie, fille de Joachim et d’Anne, qui va faire entre le ciel et la terre le lien ? Ailée de désirs, elle ne sait ce qu’elle attend ; mais elle attend à coup sûr dans la providence. Quoi qu’il advienne, elle y est disposée, elle y est préparée, elle y est adaptée comme l’horizon à l’orbe du ciel.

Je vous salue !… Comme l’être fulgurant se fait modeste ! L’art chrétien nous le montre incliné, agenouillé, plein de respect et d’admiration devant la merveille. La jeune élue en est bien naturellement bouleversée. Un ange n’étonne point un ange ; mais une salutation si magnifique convient-elle à l’humilité ? Que signifie ce discours ?

« Ne craignez pas, Marie, vous avez trouvé grâce devant Dieu. Et voici que vous concevrez et que vous enfanterez un fils, et vous l’appellerez du nom de Jésus. Il sera grand, et sera appelé le Fils du Très-Haut. »

Son étonnement ne fait pas perdre à Marie le sentiment du possible. Celle que surprend une salutation ne va pas songer aussitôt à un miracle : « Comment en sera-t-il ainsi, puisque je ne connais point d’homme ? » Elle a voué la virginité ; on lui annonce une maternité : que Dieu se concilie avec Dieu ; elle attend paisiblement la réponse.

Son chaste doute n’est pas long ; assez pour être un témoignage, trop peu pour faire obstacle aux glorieux desseins. L’ange n’a qu’une chose à faire : lui annoncer une maternité surhumaine, puisque c’est vrai qu’elle ne connaît point d’homme. Voici : « L’Esprit-Saint viendra sur vous ; la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre, et pour cela l’Enfant né sera saint, et il sera appelé Fils de Dieu. »

On voit Marie toute retirée en elle-même, immobile, paupières baissées comme pour un enveloppement de l’âme, sentant tout le poids de Dieu et percevant, dans un pressentiment indistinct, des perspectives immenses.

Quel changement en un instant ! Tout à l’heure, celle-ci vaquait aux humbles soins, et de sa main broyait le blé, faisait le pain, le rangeait dans la huche et disposait la table. Voici maintenant que le Pain des cieux se propose comme son ouvrage. Elle va lui faire un corps et nous le donnera. De la réalité prétendue elle passe au symbole. Mais quel est ici le symbole ? Est-ce le pain qui est la vraie nourriture de l’homme, n’est-ce pas surtout son Dieu ?

Eve avait cru à l’ange tentateur : à l’ange annonciateur, l’Eve nouvelle n’opposera pas de vaines paroles. C’est la Parole d’en haut qui a retenti, la Parole vivante, celle qui a élu l’habitation de son cœur ; elle la recevra avec simplicité, avec foi, avec une vague terreur refoulée, il se peut, à coup sûr avec allégresse. « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole. »

A-t-elle crié cela, l’a-t-elle balbutié ? Pour la joie, c’est la même chose, et dans l’immense douceur qui l’envahit, Marie ne sait plus distinguer entre l’obligation et le bonheur.

Fiat, qu’il me soit fait ! « Terme exauçant le vouloir éternel », écrit Dante. Celle qui appartient toute au ciel dit maintenant oui au ciel, non pour se donner au ciel, mais pour recevoir le ciel, pour devenir un ciel et mériter cette appellation de « ciel animé » que lui donnera l’Église.

La Bonne Nouvelle évangélique est ainsi amorcée ; le Feu que le Christ va apporter trouve un foyer docile. L’Amour agit avant que ne soit proclamé l’amour.

Ave — Fiat, c’est déjà toute l’histoire divine, tout le drame que les protagonistes expriment en deux mots. Car si toute la Divinité est engagée dans l’Ave, c’est aussi toute l’humanité que l’Eve nouvelle engage dans le Fiat. Par elle nous disons oui au plan divin. En disant oui elle-même, elle nous engendre. Par l’effet, elle va avoir en elle, charnellement ou spirituellement, l’humanité religieuse tout entière, Tête et corps.

Marie va faire sa première communion, recevoir sa confirmation, et son ordination, et son sacre. D’un coup elle entre dans tous ses rôles, dans ses rôles à l’égard de tous. Elle prend la charge des hommes et prenant celle de Dieu.

Elle adopte tous les chemins de Celui qui va par elle envahir son œuvre. Elle est le cœur de l’humanité ; elle est, à travers l’humanité, le cœur du monde ; elle coïncide humblement, d’une certaine manière, par acceptation, par amour, par service, par efficacité médiatrice, avec le cœur de Dieu.

Aussi la Communion des Saints, unie à l’Éternel, est-elle de la fête. Le fruit secret des divines épousailles a pour nom Légion, et il s’agit cette fois de la légion céleste. L’instant présent sera justement appelé, pour ce fait, la « plénitude des temps »; car le centre de coordination et d’expansion des âges, en avant et en arrière, est ici, est maintenant, et il comprend en soi l’âge éternel.

Comme ce grand fait se réalise avec simplicité, avec humilité ! Il en est comme des transformations de la terre au cœur des substances, comme des fabrications d’univers au sein des nébuleuses spirales. Mais le Fiat de Marie est plus fort ; il ne change pas seulement des relations créées ; il établit un intime rapport et, sur un point, une quasi-identité entre Dieu et sa créature. Le Fiat lux, en comparaison, n’était rien.

P. Sertillanges