Archives de catégorie : Conférence

Audience générale: voyage au Canada

PAPE FRANÇOIS

AUDIENCE GÉNÉRALE

Salle Paul VI
Mercredi 3 août 2022

_________________________

Le Voyage Apostolique au Canada 

Chers frères et sœurs, bonjour !

Aujourd’hui, je voudrais partager avec vous quelques réflexions sur le voyage apostolique que j’ai effectué au Canada ces derniers jours. C’était un voyage différent des autres. En fait, la motivation principale était de rencontrer les peuples autochtones pour leur exprimer ma proximité et ma douleur, et pour leur demander pardon – pour demander pardon – pour le mal qui leur a été fait par les chrétiens, dont de nombreux catholiques, qui ont collaboré dans le passé aux politiques d’assimilation et d’émancipation forcées des gouvernements de l’époque.

Dans ce sens, au Canada un parcours a été entrepris pour écrire une nouvelle page, une nouvelle page importante, du chemin que l’Église est en train de faire ensemble avec les peuples autochtones depuis un certain temps. En effet, la devise du voyage « Marcher ensemble », explique un peu cela. Un parcours de réconciliation et de guérison, qui présuppose la connaissance historique, l’écoute des survivants, la prise de conscience et surtout la conversion, le changement de mentalité. Cette étude approfondie montre que, d’une part, certains hommes et femmes d’Église ont été parmi les défenseurs les plus résolus et les plus courageux de la dignité des peuples autochtones, en prenant leur défense et en contribuant à la connaissance de leurs langues et de leurs cultures ; mais, d’autre part, malheureusement, il y a eu des chrétiens, c’est-à-dire des prêtres, des religieux et religieuses, des laïcs qui ont participé à des programmes que nous concevons aujourd’hui comme inacceptables et même contraires à l’Évangile. Et c’est pour cela, je suis allé demander pardon au nom de l’Église.

C’était donc un pèlerinage pénitentiel. Nombreux ont été les moments de joie, mais le sens et le ton de l’ensemble portaient sur la réflexion, le repentir et la réconciliation. Il y a quatre mois, j’avais reçu au Vatican, en groupes distincts, des représentants des peuples autochtones : il y a eu au total six réunions, pour préparer un peu cette réunion du Canada ; mais mon désir, comme le leur, était de pouvoir se rencontrer là-bas, sur les terres où ont vécu leurs ancêtres. Et le Seigneur a permis que cela se réalise : à Lui d’abord va notre gratitude.

Les grandes étapes du pèlerinage sont au nombre de trois : la première, à Edmonton, dans l’ouest du pays. La seconde, à Québec, dans l’est. Et la troisième dans le nord, à Iqaluit à 300 km pratiquement du cercle polaire [arctique]. La première rencontre a eu lieu à Masqwacis qui signifie « colline de l’ours », où de tout le pays sont venus des dirigeants et des membres des principaux groupes autochtones : Premières nations, Métis et Inuits. Ensemble, nous avons fait mémoire : la mémoire bonne de l’histoire millénaire de ces peuples, en harmonie avec leur terre : c’est l’une des plus belles choses des peuples autochtones, l’harmonie avec la terre. Ils ne maltraitent jamais la création, jamais. En harmonie avec la terre. Et nous avons aussi relevé la mémoire douloureuse des abus qu’ils ont subis, même dans les pensionnats, à cause des politiques d’assimilation culturelle. Accompagnés par le son des tambours, nous avons laissé place au silence et à la prière, afin que de la mémoire puisse recommencer un nouveau chemin, sans plus de dominateurs et de sujets, mais seulement des frères et des sœurs.

Après la mémoire, la seconde étape de notre chemin a été celle de la réconciliation. Non pas un compromis entre nous – ce serait une illusion, une mise en scène – mais le fait de nous laisser réconcilier par le Christ, qui est notre paix (cf. Eph 2,14). Nous l’avons fait en prenant comme référence la figure de l’arbre, réalité centrale dans la vie et la symbolique des peuples indigènes ; l’arbre dont la signification nouvelle et pleine se révèle dans la Croix du Christ, par laquelle Dieu a réconcilié toutes choses (cf. Col 1,20). Sur l’arbre de la croix, la douleur se transforme en amour, la mort en vie, la désillusion en espérance, l’abandon en communion, la distance en unité. Les communautés autochtones qui ont accepté et assimilé l’Évangile nous aident à retrouver la dimension cosmique du mystère chrétien, en particulier de la Croix et de l’Eucharistie. Autour de ce centre se forme la communauté, l’Église, appelée à être une tente ouverte, spacieuse et accueillante, la tente de la réconciliation et de la paix.

Mémoire, réconciliation, et donc guérison. Nous avons franchi cette troisième étape du voyage sur les rives du lac Sainte-Anne, précisément au jour de la fête des saints Joachim et Anne. Pour Jésus, le lac était un environnement familier : il a vécu une grande partie de sa vie publique sur le lac de Galilée, avec ses premiers disciples, tous pêcheurs ; il y a prêché et guéri de nombreux malades (cf. Mc 3,7-12). Nous pouvons tous puiser dans le Christ, source d’eau vive, la Grâce qui guérit nos blessures : à Lui qui s’incarne et là, en Jésus, nous avons vu la proximité, la compassion et la tendresse du Père qui nous donne la guérison des blessures et aussi le pardon des péchés, nous avons apporté les traumatismes et les violences subis par les peuples autochtones du Canada et du monde entier ; nous avons apporté les blessures de tous les pauvres et les exclus de nos sociétés ; et aussi les blessures des communautés chrétiennes, qui, toujours ont besoin de se laisser guérir par le Seigneur.

De ce voyage de mémoire, de réconciliation et de guérison jaillit l’espérance pour l’Église, au Canada et partout ailleurs. Et là, la figure des disciples d’Emmaüs, qui après avoir marché avec Jésus Ressuscité ; avec Lui et grâce à Lui, passèrent de l’échec à l’espérance (cf. Lc 24,13-35). Combien de fois dans l’histoire les disciples du Christ ont-ils reparcouru cette route d’Emmaüs ! Combien de fois, après avoir vécu le scandale de la croix, à cause de leurs propres péchés, les chrétiens ont-ils retrouvé l’espérance grâce à la fidélité du Seigneur ! Lui ne nous abandonne jamais, Il se tient toujours à côté de nos pas fatigués et tristes, nous réconforte par sa Parole et se donne Lui-même à nous, Pain de vie nouvelle et éternelle.

Comme je le disait au début, le voyage avec les peuples autochtones a été la colonne vertébrale de ce voyage apostolique. S’y sont greffées les deux rencontres avec l’Église locale et avec les Autorités du pays, auxquelles autorités je tiens à renouveler ma sincère gratitude pour leur grande disponibilité et l’accueil cordial qu’elles m’ont réservé ainsi qu’à mes collaborateurs. Et aux évêques, également. Devant les Gouvernants, les Chefs indigènes et le Corps diplomatique, j’ai réaffirmé la volonté active du Saint-Siège et des Communautés catholiques locales de promouvoir les cultures autochtones, avec des parcours spirituels appropriés et avec l’attention aux coutumes et aux langues des peuples. En même temps, j’ai constaté combien la mentalité colonisatrice est présente aujourd’hui sous diverses formes de colonisation idéologique, menaçant les traditions, l’histoire et les liens religieux des peuples, aplatissant les différences, se concentrant uniquement sur le présent et oubliant souvent les devoirs envers les plus faibles et les plus fragiles. Il s’agit donc de retrouver un sain équilibre, de retrouver l’harmonie, qui est plus qu’un équilibre, c’est autre chose ; retrouver l’harmonie entre la modernité et les cultures ancestrales, entre la sécularisation et les valeurs spirituelles. Et cela interpelle directement la mission de l’Église, envoyée dans le monde entier pour témoigner et pour « semer » une fraternité universelle qui respecte et promeuve la dimension locale avec ses multiples richesses (cf. Enc. Fratelli tutti, 142-153). Je l’ai déjà dit, mais je voudrais réitérer mes remerciements aux autorités civiles, à Madame la Gouverneure générale, au Premier ministre, aux autorités compétentes des lieux où je me suis rendu : je vous remercie infiniment pour la manière dont vous avez favorisé la réalisation de ce projet. Et merci aux évêques, merci surtout [pour] l’unité de l’épiscopat : cela a été possible, de notre part, parce que les évêques étaient unis, et là où il y a l’unité on peut aller de l’avant. C’est pourquoi je tiens à le souligner et à remercier les évêques du Canada [pour] cette unité. « En réalité, une ouverture saine ne porte jamais atteinte à l’identité. […] Le monde croît et se remplit d’une beauté nouvelle grâce à des synthèses successives qui se créent entre des cultures ouvertes, en dehors de toute imposition culturelle » (ibid., 148). Dans ce sens, j’ai encouragé les pasteurs, les personnes consacrées et les laïcs de l’Église au Canada à suivre les traces de Saint François de Laval, le premier évêque de Québec : servir l’Évangile et les pauvres, être des bâtisseurs d’espérance.

Et sous le signe de l’espérance, s’est ténue la dernière rencontre, au pays des Inuits, avec des jeunes et des vieux. Et je vous assure que lors de ces réunions, surtout la dernière, j’ai dû ressentir comme des gifles la douleur de ces personnes, comment elles ont perdu… les personnes âgées qui ont perdu leurs enfants et qui ne savaient pas où ils se retrouvaient, à cause de cette politique d’assimilation. C’était un moment très douloureux, mais il fallait y faire face : nous devons faire face à nos erreurs, à nos péchés. Même au Canada, il s’agit d’un binôme-clé jeunes et vieux, c’est un signe des temps : jeunes et vieux en dialogue pour marcher ensemble dans l’histoire entre mémoire et prophétie qui sont en tension. Que la force d’âme et l’action pacifique des peuples autochtones du Canada soient un exemple pour tous les peuples autochtones pour ne pas se renfermer sur eux-mêmes, mais offrir leur contribution indispensable pour une humanité plus fraternelle, qui sache aimer la création et le Créateur, en harmonie avec la création, en harmonie entre vous tous. Merci.

__________________________________________________

Je salue cordialement les personnes de langue française, en particulier le groupe de l’aumônerie de Saint Jean-Baptiste de Solliès-Pont. Comme à Emmaüs, le Seigneur nous accompagne lorsque nous traversons l’épreuve Il chemine avec nous pour nous rendre l’espérance. Avec lui des chemins nouveaux s’ouvrent devant nous. Demandons-lui la grâce de nous laisser réconcilier, avec lui et avec nos frères afin de bâtir un monde plus fraternel et plus humain.

Que Dieu vous bénisse.

________________________________________

APPEL

Demain, c’est le deuxième anniversaire de l’explosion dans le port de Beyrouth. Mes pensées vont aux familles des victimes de ce désastreux événement et au cher peuple libanais : je prie pour que chacun soit consolé par la foi et réconforté par la justice et la vérité, qui ne peuvent jamais être cachées.

Je souhaite que le Liban, avec l’aide de la Communauté internationale, continue sur la voie de la « renaissance », en restant fidèle à sa propre vocation d’être une terre de paix et de pluralisme, où les communautés de différentes religions puissent vivre dans la fraternité.

_____________________________________________

Résumé de la catéchèse du Saint-Père :

Chers frères et sœurs,

voici quelques jours je suis allé au Canada pour accomplir un pèlerinage pénitentiel auprès des populations autochtones. Nous avions le désir de « marcher ensemble » et d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’Eglise locale. Se rencontrer en vérité suppose toujours la mémoire du passé, la prise de conscience et la conversion. Nous avons fait mémoire – première étape – du passé millénaire de ces peuples ainsi que des souffrances vécues dans ces écoles où un certain nombre de chrétiens ont soutenu des politiques d’assimilation forcée contraire à l’Evangile. La mémoire nous a conduit– deuxième étape – à nous laisser réconcilier par le Christ au pied de l’arbre de la Croix qui seul change la mort en vie, et donne l’espérance, ouvrant un chemin nouveau entre frères et sœurs. Nous avons enfin – troisième étape – vécu un processus de guérison, sur les rives du Lac Sainte-Anne qui nous a rappelé que la source vive guérissons nos blessures, et à laquelle nous pouvons sans cesse puiser, jaillit sans cesse du Christ. A l’issue de ce parcours jaillit l’espérance pour l’Eglise au Canada.

Aujourd’hui, l’Eglise veut promouvoir les cultures autochtones face aux colonisations idéologiques qui menacent les traditions, les coutumes et de liens religieux des peuples avec leurs richesses. Nivelant les différences, se concentrant seulement sur le présent. Déracinant et négligeant les plus pauvres. Soyons des bâtisseurs d’espérance qui tiennent ensemble la mémoire des anciens et la force prophétique de la jeunesse.

RENCONTRE AVEC JEUNES ET PERSONNES ÂGÉES AU CANADA

VOYAGE APOSTOLIQUE DU PAPE FRANÇOIS AU CANADA
(24 – 30 JUILLET 2022)

RENCONTRE AVEC JEUNES ET PERSONNES ÂGÉES

DISCOURS DU SAINT PÈRE

Parvis de l’école primaire à Iqaluit
vendredi 29 juillet 2022

___________________________________

Chers frères et sœurs, bonsoir !

Je salue cordialement la gouverneure générale et vous tous, heureux de vous rencontrer. Je vous remercie pour vos paroles, ainsi que pour les chants, les danses et la musique, que j’ai tant appréciés !

Il y a peu, j’écoutais plusieurs d’entre vous, anciens élèves des pensionnats : merci pour ce que vous avez eu le courage de dire, partageant une grande souffrance, que je n’aurais pas imaginée.

Cela réveilla en moi l’indignation et la honte qui m’accompagnaient depuis des mois. Aujourd’hui encore, ici aussi, je voudrais vous dire que je suis très attristé et que je souhaite demander pardon pour le mal commis par de nombreux catholiques dans les écoles qui ont contribué aux politiques d’assimilation et de libération culturelles. Mamianak [je suis désolé].

Je me suis souvenu du témoignage d’un aîné, qui a décrit la beauté du climat qui régnait dans les familles autochtones avant l’avènement du système des pensionnats. Il a comparé cette saison, où grands-parents, parents et enfants se côtoient harmonieusement, au printemps, où les petits oiseaux chantent joyeusement autour de leur mère. Mais soudain – dit-il – le chant s’est arrêté : les familles ont été éclatées, les petits enlevés, loin de leur environnement ; l’hiver est tombé sur tout.

*

De tels propos, tout en causant de la douleur, suscitent aussi le scandale ; encore plus si nous les comparons à la Parole de Dieu, qui a commandé : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent dans le pays que l’Éternel, ton Dieu, te donne » (Ex 20, 12). Cette possibilité n’existait pas pour beaucoup de vos familles, elle a disparu lorsque les enfants ont été séparés de leurs parents et que leur pays a été perçu comme dangereux et étranger.

Ces assimilations forcées évoquent une autre page biblique, l’histoire du juste Naboth (cf. 1 Rois, 21), qui ne voulut pas donner la vigne héritée de ses pères à ceux qui, en gouvernant, voulurent user de tous les moyens pour arracher cela de lui.

Et ces paroles fortes de Jésus viennent aussi à l’esprit contre ceux qui scandalisent les petits et ne méprisent qu’un seul d’entre eux (cf. Mt 18, 6.10). Qu’elle est mauvaise à rompre les liens entre parents et enfants, à blesser les affections les plus chères, à blesser et à scandaliser les plus petits !

*

Chers amis, nous sommes ici avec la volonté de voyager ensemble dans un voyage de guérison et de réconciliation qui, avec l’aide du Créateur, nous aidera à faire la lumière sur ce qui s’est passé et à surmonter le sombre passé. En parlant de vaincre les ténèbres, même maintenant, comme lors de notre réunion de fin mars, vous avez allumé le qulliq.

Elle, en plus de donner de la lumière pendant les longues nuits d’hiver, permettait, en diffusant la chaleur, de résister à la rigueur du climat : elle était donc indispensable pour vivre. Aujourd’hui encore, il reste un beau symbole de vie, d’une vie lumineuse qui ne s’abandonne pas à l’obscurité de la nuit. Ainsi es-tu, témoignage éternel d’une vie qui ne s’éteint jamais, d’une lumière qui brille et que personne n’a pu étouffer.

*

Je suis rempli de gratitude pour l’opportunité d’être ici au Nunavut, dans l’Inuit Nunangat. J’ai essayé d’imaginer, après notre rencontre à Rome, ces vastes lieux que vous habitez depuis des temps immémoriaux et qui pour d’autres seraient hostiles.

Vous avez su les aimer, les respecter, les chérir et les valoriser, en leur transmettant des valeurs fondamentales de génération en génération, telles que le respect des personnes âgées, un véritable sens de la fraternité et le souci de l’environnement. Il existe une belle et harmonieuse correspondance entre vous et la terre que vous habitez, car elle aussi est forte et résistante, et répond avec tant de lumière à l’obscurité qui l’enveloppe pendant la majeure partie de l’année.

Mais même cette terre, comme chaque personne et chaque population, est délicate et doit être entretenue. Prendre soin, transmettre : les jeunes y sont particulièrement appelés, soutenus par l’exemple des personnes âgées ! Prendre soin de la terre, prendre soin des gens, prendre soin de l’histoire.

*

Je voudrais donc m’adresser à vous, jeunes Inuits, avenir de cette terre et présent de son histoire. Je voudrais vous dire, en citant un grand poète : « Ce que vous avez hérité de vos pères, reconquérez-le si vous voulez vraiment le posséder » (J.W. von Goethe, Faust, I, Nacht). Il ne suffit pas de vivre de revenus, il faut récupérer ce qui a été reçu en cadeau.

N’ayez donc pas peur d’écouter et d’écouter les conseils des personnes âgées, d’embrasser votre histoire pour écrire de nouvelles pages, de vous passionner, de prendre position devant les faits et les gens, de vous impliquer ! Et pour t’aider à faire briller la lampe de ton existence, je voudrais aussi te donner trois conseils de grand frère.

La première : marcher vers le haut. Vous habitez ces vastes régions du nord. Puissent-ils vous rappeler votre vocation à tendre vers le haut, sans vous laisser entraîner vers le bas par ceux qui veulent vous faire croire qu’il vaut mieux ne penser qu’à vous et utiliser le temps dont vous disposez uniquement pour vos loisirs et vos intérêts.

Ami, tu n’es pas fait pour te débrouiller, pour passer les journées à concilier devoirs et plaisirs, tu es fait pour t’élancer vers les plus vrais et les plus beaux désirs que tu portes dans ton cœur, vers Dieu à aimer et ton prochain à servir. Ne pensez pas que les grands rêves de la vie sont des cieux inaccessibles.

Vous êtes fait pour prendre votre envol, pour embrasser le courage de la vérité et promouvoir la beauté de la justice, pour « élever votre tempérament moral, être compatissant, servir les autres et construire des relations » (cf. Inunnguiniq Iq Principes 3-4), pour semer la paix et prends soin d’où tu es; pour enflammer l’enthousiasme de ceux qui vivent à côté de vous; aller plus loin, pas tout niveler.

*

Mais – me direz-vous peut-être – vivre comme ça est plus difficile que de voler. Bien sûr, ce n’est pas facile, car cette « gravité spirituelle » qui pousse à nous entraîner vers le bas, à paralyser les désirs, à affaiblir la joie est toujours aux aguets.

Alors, pensez à l’hirondelle arctique que nous appelons « charrán » : elle ne laisse pas les vents contraires ou les brusques changements de température l’empêcher d’aller d’un bout à l’autre de la terre ; il choisit parfois des chemins qui ne sont pas directs, accepte des détours, s’adapte à certains vents… mais garde toujours le but clair, va toujours vers la destination.

Vous rencontrerez des personnes qui tenteront de réinitialiser vos rêves, qui vous diront de vous contenter de peu, de ne vous battre que pour ce qui vous convient. Ensuite, vous vous demanderez : Pourquoi dois-je faire tout mon possible pour ce en quoi les autres ne croient pas ?

Et encore : comment puis-je décoller dans un monde qui semble descendre de plus en plus bas au milieu des scandales, des guerres, des tricheries, de l’absence de justice, de la destruction de l’environnement, de l’indifférence envers les plus faibles, des déceptions de la part de ceux qui devraient donner le ‘ Exemple? Face à ces questions, quelle est la réponse ?

*

Je voudrais te dire, jeune homme, à toi, frère, jeune sœur : tu es la réponse. Toi, frère, toi, soeur. Non seulement parce que si vous abandonnez, vous avez déjà perdu depuis le début, mais parce que l’avenir est entre vos mains. La communauté qui vous a généré, l’environnement dans lequel vous vivez, l’espoir de vos pairs, de ceux qui, même sans vous le demander, attendent de vous le bien original et irremplaçable que vous pouvez entrer dans l’histoire, sont entre vos mains, car  » chacun de nous est unique » (voir Principe 5).

Le monde dans lequel vous vivez est la richesse dont vous avez hérité : aimez-le, comme celui qui vous a donné la plus grande vie et les plus grandes joies vous a aimé, comme Dieu vous aime, qui a créé pour vous ce qui est beau et ne cesse de vous faire confiance même pour un très bref instant. Il croit aux talents qu’il vous a donnés.

Chaque fois que vous le chercherez, vous comprendrez comment le chemin qui vous appelle à voyager tend toujours vers le haut. Vous le sentirez lorsque vous regarderez le ciel en priant et surtout lorsque vous regarderez le Crucifix. Vous comprendrez que Jésus de la croix ne vous pointe jamais du doigt, mais vous embrasse et vous encourage, car il croit en vous même lorsque vous avez cessé de croire en vous.

Alors ne perdez jamais espoir, battez-vous, donnez tout et vous ne le regretterez pas. Avancez sur votre chemin, « pas à pas vers le meilleur » (cf. Principe 6). Réglez le navigateur de votre existence vers un grand but, vers le haut !

*

Le deuxième conseil : venez à la lumière. Dans les moments de tristesse et de désespoir, pensez au qulliq : il contient un message pour vous. Quel est? Que tu existes pour te révéler chaque jour. Pas seulement le jour de ta naissance, quand ça ne dépendait pas de toi, mais chaque jour.

Chaque jour vous êtes appelés à apporter une nouvelle lumière au monde, celle de vos yeux, de votre sourire, du bien que vous et vous seul pouvez y ajouter. Personne d’autre ne peut le faire. Mais, pour venir à la lumière, il faut lutter chaque jour avec les ténèbres.

Oui, il y a un affrontement quotidien entre la lumière et les ténèbres, qui ne se produit pas quelque part là-bas, mais à l’intérieur de chacun de nous. La voie de la lumière demande des choix de cœur courageux face aux ténèbres des mensonges, elle nous demande de « développer de bonnes habitudes pour bien vivre » (voir Principe 1), de ne pas chasser des traînées lumineuses qui disparaissent rapidement, des feux d’artifice qui ne laissent que de la fumée.

Ce sont des « illusions, des parodies de bonheur », comme disait saint Jean-Paul II ici au Canada : « Il n’y a peut-être pas de ténèbres plus profondes que celles qui s’insinuent dans l’âme des jeunes quand de faux prophètes éteignent en eux la lumière de la foi, de l’espérance , l’amour » (Homélie pour la XVIIe Journée mondiale de la Jeunesse, Toronto, 28 juillet 2002).

Frère, sœur, Jésus est proche de vous et souhaite éclairer votre cœur pour vous faire venir à la lumière. Il a dit : « Je suis la lumière du monde » (Jn 8, 12), mais il a aussi dit à ses disciples : « Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5, 14). Par conséquent, vous aussi vous êtes la lumière du monde et vous le deviendrez de plus en plus, si vous vous battez pour ôter de votre cœur les tristes ténèbres du mal.

*

Pour apprendre à le faire, il existe un art continu d’apprendre, qui nécessite « de surmonter les difficultés et les contradictions par une recherche continue de solutions » (voir Principe 2). C’est l’art de séparer chaque jour la lumière des ténèbres. Pour créer un monde bon, dit la Bible, Dieu a commencé ainsi, séparant la lumière des ténèbres (cf. Gn 1, 4).

Nous aussi, si nous voulons devenir meilleurs, nous devons apprendre à distinguer la lumière des ténèbres. Où allons-nous commencer? Vous pouvez commencer par vous demander : qu’est-ce qui m’apparaît brillant et séduisant, mais qui me laisse ensuite un grand vide ? C’est l’obscurité ! Qu’est-ce qui, en revanche, est bon pour moi et me laisse la paix dans mon cœur, même s’il me demande d’abord de sortir de certains conforts et de dominer certains instincts ? C’est léger !

Et – je me demande encore – quelle est la force qui nous permet de séparer la lumière des ténèbres en nous, qui nous fait dire « non » aux tentations du mal et « oui » aux opportunités du bien ? C’est la liberté. La liberté qui ne consiste pas à faire tout ce que je veux et aime ; ce n’est pas ce que je peux faire malgré les autres, mais pour les autres ; ce n’est pas une volonté totale, mais une responsabilité. La liberté est le plus grand cadeau que notre Père céleste nous ait fait avec la vie.

*

Enfin, le troisième conseil : faites équipe. Les jeunes font de grandes choses ensemble, pas seuls. Parce que vous, les jeunes, vous êtes comme les étoiles dans le ciel, qui brillent ici d’une manière merveilleuse : leur beauté vient de l’ensemble, des constellations qu’elles composent, et qui éclairent et orientent les nuits du monde. Toi aussi, appelés vers les hauteurs du ciel et à briller sur la terre, tu es fait pour briller ensemble.

Il faut permettre aux jeunes de se regrouper, de rester en mouvement : ils ne peuvent pas passer leurs journées isolés, pris en otage par un téléphone ! La grande glace de ces terres me rappelle le sport national du Canada, le hockey sur glace. Comment le Canada parvient-il à obtenir toutes ces médailles olympiques?

Comment Sarah Nurse ou Marie-Philip Poulin ont-elles marqué tous ces buts? Le hockey combine bien discipline et créativité, tactique et physique; mais l’esprit d’équipe fait toujours la différence, condition sine qua non pour faire face à des circonstances de jeu imprévisibles.

Être une équipe, c’est croire que pour atteindre de grands objectifs, vous ne pouvez pas continuer seul ; il faut bouger ensemble, avoir la patience de tisser des réseaux denses de passages. C’est aussi laisser de la place aux autres, sortir rapidement quand c’est votre tour et encourager vos coéquipiers. Voici l’esprit d’équipe !

*

Amis, marchez vers le haut, venez à la lumière tous les jours, faites équipe ! Et faites tout cela dans votre propre culture, dans la belle langue inuktitut. Je vous souhaite, en écoutant les aînés et en puisant dans la richesse de vos traditions et de votre liberté, d’embrasser l’Évangile conservé et transmis par vos ancêtres et de rencontrer le visage Inuk de Jésus-Christ. Je te bénis du fond du cœur et je te dis : qujannamiik ! [Merci!]


Copyright © Dicastero per la Comunicazione – Libreria Editrice Vaticana

texte présenté par l’Association de la Médaille Miraculeuse

PRIER LE CHAPELET

PRIER LE CHAPELET

chapelet
chapelet

Voici revenu le mois  de mai.
Et ce retour cyclique  ramène notre pensée
sur ce bon vieux chapelet,
qui se cache modestement au fond d’une poche ou d’un sac,
s’il n’a pas été relégué au fond d’un tiroir,
à côté de la croix de première communion
ou de quelques reliques de famille.
Oui, il est bien passé de mode, notre vénérable chapelet !
Car la mode sévit, même dans la dévotion.

Et si tenace que l’Église a quelque peine,
sur ce point comme sur bien d’autres,
à ramener ses filles et ses fils à la sagesse.
Ses interventions en faveur du chapelet ne se comptent pas.
Que devons-nous y lire, dans cette insistance de l’Église ?

Souci un peu vain d’empêcher que ne meure complètement une vieille dévotion,
respectable somme toute pour tout ce qu’elle incarne pour nous
de souvenirs et de leçons passées ?
Ou une préoccupation éducatrice de ne pas laisser se perdre, dans la vie chrétienne,
une forme de prière plus utile, plus actuelle que jamais ?

Faisons un peu d’histoire

L’histoire de la prière du Chapelet remonte au Moyen-âge. À l’époque, ceux qui ne pouvaient pas prier les 150 psaumes de l’office des moines, parce qu’ils ne connaissaient pas le latin, ont pris l’habitude de prier 150 fois une prière dédiée à la Vierge Marie tout en méditant différents épisodes de la vie du Christ, appelés Mystères.

C’est grâce aux religieux dominicains que cette prière s’est répandue dans toute l’Église, mais c’est le Pape Saint Pie V qui lui a donné sa forme actuelle, complétée récemment par le Pape Jean-Paul II qui a ajouté aux quinze mystères joyeux, douloureux et glorieux, la méditation de cinq autres mystères appelés mystères lumineux.

Le nom de rosaire, vient du mot « rose », chaque prière est comme une des roses de la couronne de la Vierge Marie. Lors des grandes apparitions récentes de la Vierge Marie, celle-ci a encouragé la prière du chapelet. A Fatima en 1917, Marie s’est présentée comme « Notre Dame du Rosaire ».

À la suite de nombreux Papes, dont Léon XIII et Paul VI, le Pape Jean-Paul II nous a rappelé la valeur de la prière du rosaire : « Cependant, la raison la plus importante de redécouvrir avec force la pratique du Rosaire est le fait que ce dernier constitue un moyen très valable pour favoriser chez les fidèles l’engagement de contemplation du mystère chrétien comme une authentique « pédagogie de la sainteté »: « Il faut un christianisme qui se distingue avant tout dans l’art de la prière »

Alors que dans la culture contemporaine, même au milieu de nombreuses contradictions, affleure une nouvelle exigence de spiritualité, suscitée aussi par les influences d’autres religions, il est plus que jamais urgent que nos communautés chrétiennes deviennent «d’authentiques écoles de prière ».

La lettre Apostolique « Rosarium Virginis Mariae »

A l’occasion de l’audience générale du mercredi 16 octobre 2002, Jean-Paul II a proclamé sa XXV° année de pontificat « Année du Rosaire ». Puis il a signé et promulgué la Lettre Apostolique « Rosarium Virginis Mariae », dont voici un extrait :
« 4. Pour la tâche exigeante, mais extraordinairement riche de contempler le visage du Christ avec Marie, existe-t-il un meilleur moyen que la prière du Rosaire ? Nous devons cependant redécouvrir la profondeur mystique contenue dans la simplicité de cette prière, si chère à la tradition populaire.
Dans sa structure, en effet, cette prière mariale est surtout une méditation des mystères de la vie et de l’oeuvre du Christ. En répétant l’invocation de l’Ave Maria, nous pouvons approfondir les événements essentiels de la mission du Fils de Dieu sur terre, qui nous ont été transmis par l’Evangile et par la Tradition.
Pour que cette synthèse de l’Evangile soit plus complète et offre une plus grande inspiration, j’ai proposé, dans la Lettre apostolique Rosarium Virginis Mariae, d’ajouter cinq autres mystères à ceux actuellement contemplés dans le Rosaire, et je les ai appelés « mystères lumineux ». Ils comprennent la vie publique du Sauveur, du Baptême dans le Jourdain jusqu’au début de la Passion.
Cette suggestion a pour but d’amplifier l’horizon du Rosaire, afin qu’il soit possible à celui qui le récite avec dévotion, et non de façon mécanique, de pénétrer encore plus profondément dans le contenu de la Bonne Nouvelle et de conformer toujours sa propre existence à celle du Christ. »

Le rosaire se situe donc dans la meilleure et dans la plus pure tradition de la contemplation chrétienne. Développé en Occident, il est une prière typiquement méditative dont justement le caractère répétitif permet de se laisser entraîner vers la contemplation des mystères de la vie du Christ.

Actualité du Chapelet

Actuel plus que jamais, s’il est vrai que notre monde frénétique risque de sauter comme un tonneau de poudre surchauffé, s’il ne revient pas à plus de bon sens et si nous n’arrivons pas à nous refaire des cœurs d’enfants.

Du temps que je pense à tout cela, chantent à ma mémoire des textes exquis écrits à la gloire du chapelet. Devant mes yeux passent des images mille fois contemplées :

Soeur Catherine Labouré, après les apparitions, récitant avec ferveur son chapelet au milieu de ses vieillards à l’hospice de Reuilly ;
la petite Bernadette à genoux devant une grotte, au creux de laquelle la « Dame » lui sourit, le Rosaire suspendu tout le long de sa robe ;
et ces foules de Lourdes ou de la rue du Bac répétant des milliers de fois le jour leurs Ave Maria déterminés ;
et cette mère, à qui le souci quotidien de huit enfants n’a pas fait oublier son chapelet ;
et ce médecin rencontré un jour au coin d’une rue et qui, entre deux malades, égrenait une dizaine au creux de la main ;
et, autour d’un défunt dont on achève la dernière toilette, ce geste qui enlace ses mains d’un chapelet, peut-être celui de sa première communion ;
et tous ces chrétiens qui m’entourent, que j’estime et que je vois user de leur chapelet, et dans les luttes de la vie l’enrouler autour de leurs journées de luttes, comme Psichari monta au dernier assaut, son chapelet enroulé autour du poignet,  comme Ingrid Bétancourt, au sortir de plusieurs années de séquestration dans la jungle.

Tout cela, n’est-ce donc qu’illusion d’âmes sentimentales, ronronnement de bavards, gestes à l’usage d’âmes enrubannées de bleu et sans prise efficace sur le christianisme de choc dont le témoignage est nécessaire à notre époque de fer ?

Et que, « dans le mécanisme du salut, l’Ave Maria soit le dernier recours » (Péguy) – même à côté du Pater, c’est-à-dire du Notre père, car si le Pater garde ses exigences, l’Ave Maria, lui, ne nous parle que de pitié – n’y a-t-il là que rêverie de poète ?

Je ne sais quelle voix, montée des profondeurs de moi-même, proteste là contre et me dit que le chapelet reste, en mes mains, une arme efficace, et que ces petits grains que mes doigts pétrissent renferment une présence maternelle – à l’image lointaine des grains de blé pressés qui, devenus hostie, cachent une vivante présence.

Ma vie suit la même courbe que celle de Marie – depuis l’appel lointain de l’Annonciation (quel chrétien n’a pas eu son annonciation ?), jusqu’au sacrifice du Calvaire, en attendant la résurrection glorieuse que Dieu me réserve.

Tout au long de cette courbe de ma vie terrienne, je puis mettre mes pas dans les pas de ma Mère et vivre des événements qu’elle a vécus avant moi pour que je puisse les vivre avec elle, en essayant de l’imiter comme un enfant répète les gestes maternels.

« Cette prière que l’orgueil dédaigne, ce chapelet que tous les doigts peuvent user, paraissent tout simples à une Eglise fondée sur 1’humilité et sur la fraternité. » (Sertillanges) Je dois, en ce mois de mai, essayer de la comprendre.

Il faut toujours prier sans jamais se lasser.

C’est souvent à propos du chapelet qu’on avance ce faux dilemme : prier bien ou prier beaucoup? Comme si prier beaucoup – prière vocale s’entend – frappait la prière de médiocrité! Il est vrai qu’à première vue l’Évangile lui-même paraît poser ce dilemme : « Dans vos prières, ne multipliez pas les paroles comme font les païens; ils s’imaginent que leur verbiage les fera mieux exaucer. »

J’entendais un jour un prédicateur de retraite déclarer avec feu à son auditoire qui béait de contentement : « Mieux vaut une dizaine de chapelet bien dite qu’un chapelet mal dit. » C’est vrai et c’est faux. Mais je crois que c’est plus faux que vrai. Car à ce compte on pourrait ajouter: mieux vaut un Ave Maria bien dit qu’une dizaine mal dite; et aussi : mieux vaut une pensée fervente qu’un Ave Maria médiocre.

C’est avec ces pieuses âneries qu’on finirait par rendre impossible toute piété d’Église. Car le jour où nous tendrions à l’amour sur cette seule piste de la prière intérieure, que deviendrait cette prière totale qui nous tourne vers Dieu avec notre cœur, notre corps, notre imagination, et qui appuie notre élan intérieur sur des gestes, des mots, des attitudes ?

Quand nous prions, c’est tout, en nous, qui doit prier : notre cœur, certes, mais aussi nos lèvres, nos mains, notre corps tout entier, ce compagnon de l’âme pour le bien comme pour le mal, pour la souffrance comme pour la joie, pour le péché comme pour le mérite, pour le temps comme pour l’éternité.

Mieux vaut prier bien que prier beaucoup : un aphorisme qui mène ainsi à l’absurde ne peut être la vérité. Il eût été facile de renchérir sur la déclaration de ce bon prédicateur en mal d’éloquence, en citant saint Paul qui disait aux habitants de Corinthe : « Dans l’assemblée, j’aime mieux dire cinq mots avec mon intelligence que dix mille en langue. » Pour autant, Paul condamnait-il les longues oraisons, qu’elles fussent vocales ou mentales ?

Le Chapelet, prière complète

Il existe une image scoute exquise de simplicité. Gravée par fra Nodet, elle représente un dizainier serti de dix rayons et, sur ces rayons, cette seule inscription dix fois répétée : «Bonjour, maman!»

Tel est le chapelet, humble prière d’enfant sans prétention redisant cinquante fois de suite à la Vierge : Je vous salue, Marie ! Paroles bénies qui nous sont tout droit venues du ciel, le jour de l’Annonciation – jour inouï où pour l’homme tout a commencé – et auxquelles l’Église a ajouté les mots de supplication que ne cessera de répéter jusqu’à la fin des temps l’humanité pécheresse.

Ne serait-il que cela, mon chapelet m’est cher. Tant qu’un homme ne l’oublie pas, c’est le signe qu’il garde en lui cette jeunesse du cœur qui défie l’usure des années. Mais il est plus que cela, mon chapelet. Il est une prière complète. On sait que trois éléments sont nécessaires à son efficacité : l’emploi de la couronne de grains, la récitation des Ave, la méditation des mystères. Faute de quoi, le chapelet cesse d’être lui-même.

Car il est fait pour l’homme tout entier : corps, imagination, esprit, cœur et volonté. Il commence par occuper le corps et l’imagination. Ça, c’est une trouvaille de l’Eglise. Si souvent, notre prière manque d’ailes, parce que l’alourdissent le corps et ses servitudes, l’imagination et ses sarabandes !

Le chapelet mâte le corps et occupe l’imagination. Pendant que je prie ainsi, le corps a son rôle. Mes doigts s’activent et bousculent les grains qui se suivent. Ils paraissent tirer en avant mon âme paresseuse et l’incitent à persévérer dans sa prière.

Oui, c’est cela : le va-et-vient des lèvres et des doigts, où un regard superficiel ne voit qu’une répétition fastidieuse n’est que cette persévérance que nous recommande l’Évangile. Nous répétons sans fin à une Mère ce qu’elle sait déjà, mais ce qu’une mère veut, sans fin, s’entendre dire : que nous l’aimons et que nous comptons sur elle.

Aimer : mot si simple mais inépuisable ! Il ne sait que se répéter sans fin et n’a jamais fini de nous livrer son secret. Même la répétition des mêmes formules, loin de rendre le chapelet inutile et ennuyeux, possède une admirable vertu que révèle l’expérience, pour exciter la confiance dans la prière et faire comme une douce violence au cœur maternel de Marie.

Et durant que s’affairent ainsi nos lèvres et nos doigts, une part est faite à l’imagination, cette grande folle qui envahit tout si nous ne l’occupons pas. Et cette part est belle. Car devant mon regard intérieur, voici que passent et repassent les grands épisodes évangéliques qui jalonnent la route rédemptrice suivie par Jésus et sa Mère. C’est comme un album de famille que je feuillette. Les mots que je dis ne gênent pas ma vision intérieure. C’est elle, au contraire, qui ajoute aux mots je ne sais quel frémissement venu du cœur.

« Si quelqu’un veut se mettre à ma suite, qu’il prenne sa croix. » (Matthieu, xvi, 24). Je fais, en imagination, ce chemin de croix qui, parti de l’Annonciation, aboutit au Calvaire, pour rebondir sur la Résurrection. Au vrai, n’est-ce pas toute ma vie, ce chemin de croix? Et qu’est-ce que «suivre Jésus», si ce n’est monter sur la croix avec Lui ?

Or, pendant que je bouscule mes Ave, voici que, en filigrane des scènes évangéliques que je contemple, se dessinent les lignes de cet « Évangile du glaive » qui me jette à la suite de Jésus. C’est ce que nous  appelons le « fruit du Mystère ». La prudence hardie de l’Annonciation, la charité empressée de la Visitation, l’obéissance aveugle de la Purification, le courage devant l’épreuve du Portement de croix, la joie de la Résurrection… tous ces « fruits » que m’offre ma Mère, je dois les transplanter dans ma vie d’homme. Car Dieu ne nous donne rien que nous n’ayons à conquérir ou, après coup, à mériter.

Partie de mes Ave inlassablement répétés et soutenue par la vision intérieure de ce que furent, pour mon exemple, Jésus et Marie, ma prière va donc s’inscrire en résolutions de vie dans ma volonté d’homme. Une fois roulé dans son étui mon humble chapelet, je sais ce qu’il me reste à faire, si je suis un chrétien logique.

Quelques-unes des objections que l’on fait au chapelet, peut-être viennent-elles de la peur de cette terrible logique qu’une pareille prière met dans notre vie. On sait que Foch disait son chapelet tous les jours. « Même aux jours de bataille? » lui demanda une fois quelqu’un. Le grand soldat répondit simplement : « Ces jours-là, n’en avais-je pas besoin encore plus que les autres jours? »

Terminons avec ces paroles de  Benoît XVI

Place Saint-Pierre, samedi 31 mai 2008

« Chers frères et sœurs,
Tout nous invite donc à tourner notre regard avec confiance vers Marie.

Ce soir aussi, nous nous sommes adressés à Elle avec l’ancienne et toujours actuelle pieuse pratique du chapelet. Le chapelet, lorsqu’il n’est pas une répétition mécanique de formules traditionnelles, est une méditation biblique qui nous fait reparcourir les événements de la vie du Seigneur en compagnie de la Bienheureuse Vierge, en les conservant, comme Elle, dans notre cœur.

Au cours du mois de mai, il existe dans de nombreuses communautés chrétiennes la belle habitude de réciter de manière plus solennelle le chapelet en famille et dans les paroisses.

Que cette bonne habitude ne cesse pas; qu’elle se poursuive même avec un plus grand zèle, afin que, à l’école de Marie, la lampe de la foi brille toujours plus dans le cœur des chrétiens et dans leurs maisons. »

Texte présenté par l’Association de la Médaille Miraculeuse