Saint Louis de Gonzague, Jésuite, patron de la jeunesse catholique
Agostino Bonisoli Charles Borromée et Louis de Gonzague devant la Vierge
Noble héritier d’un illustre marquisat, Louis se rend vite compte que le Seigneur le veut ailleurs et renonce à la richesse et à la mondanité, préférant la prière, la pénitence et le service dans la vie qu’il mène parmi les jésuites. Il mourut de la peste à Rome en 1591, “martyr de la charité”.
«Je vous l’avouerai, Madame, lorsque je médite sur la bonté divine, comparable à la mer qui est sans fond et sans rivage, mon âme tombe dans un abîme; engloutie dans une telle immensité, elle me paraît s’égarer et ne savoir que répondre: comment ! le Seigneur, après un travail si bref et si mince, m’invite à l’éternel repos! Du ciel, il m’appelle à la félicité infinie que j’ai recherchée avec tant de négligence, il veut récompenser les larmes que j’ai versées avec tant de parcimonie». (Dernière lettre de Saint Louis de Gonzague à sa mère, 10 juin 1591)
Louis est né dans la province de Mantoue d’où sa maison est originaire, et comme pour tout premier-né de noble lignée sa vie semble déjà toute tracée. Ainsi le croit son père, le marquis Ferrante, qui l’éduque entre arquebuses et armures, tandis que sa mère l’élève par les témoignages de foi et les prières.
“La conversion au monde de Dieu”
C’est ainsi que Louis décrira sa vocation, murie très précocement. Si à 5 ans, en fait, il joue à faire la guerre, à 7 ans déjà il s’agenouille plusieurs fois par jour pour réciter les psaumes pénitentiels; à 10 ans, il se consacra définitivement à Marie, comme Elle s’était consacrée à Dieu. À 12 ans, il reçoit la Première Communion des mains de saint Charles Borromée, lors d’une visite pastorale.
Il confia aussitôt ses intentions à sa mère, mais son père s’opposa vigoureusement à ce choix. La parenté le taquine aussi, mais il se défend en disant : “Je cherche le salut, cherchez-le vous aussi !”.
Il est envoyé à la cour italienne par son père qui espère ainsi le distraire, qui sait s’il tombe amoureux, mais n’obtient que le résultat de l’affermir d’autant plus dans sa décision d’entrer dans la Compagnie de Jésus. Ainsi, en 1585, il signe son renoncement aux titres et à l’héritage au profit de son jeune frère Rodolfo et part pour Rome. Il n’a que 17 ans.
Une vraie perle spirituelle
Parmi les jésuites, Louis se distingue par sa ferveur dans la foi et son habitude de pénitence et maîtrise de soi. Ses supérieurs se rendent immédiatement compte d’avoir entre les mains une véritable perle spirituelle, à tel point qu’après sa mort, le Supérieur Général, successeur direct de Saint Ignace de Loyola, dira qu’il croyait que Louis aurait été sauvé de la maladie, convaincu que le Seigneur le voulait à l’avenir à la tête de la Compagnie de Jésus. En fait il ne passe que peu d’années, parmi les jésuites, il étudie la théologie mais n’a pas le temps de prononcer les vœux.
“Comme les autres”
Pendant que Louis est à Rome, sur la cité s’abattent plusieurs tragédies, l’une après l’autre: d’abord la sécheresse, puis la famine, enfin une épidémie de peste. Fidèle à sa devise « Comme les autres”, c’est-à-dire oubliant ses nobles origines comme les privilèges découlant de son état de santé, Louis va parmi les “pestiférés » pour les soigner et leur porter secours, aux côtés de Saint Camille De Lellis.
Un jour, il repère un malade abandonné dans la rue, à l’article de la mort : il le porte sur ses épaules et l’emmène à l’hôpital. C’est ainsi probablement qu’il est infecté et quelques jours plus tard, mourut dans les bras de ses frères, à 23 ans seulement.
Il fut canonisé en 1726 par Benoît XIII qui, trois ans plus tard, le nomma protecteur des étudiants. Pie XI le proclama patron de la jeunesse catholique en 1926; Jean-Paul II le nomma saint patron des malades atteints du SIDA (AIDS) en 1991.
UN jour, saint François d’Assise, le front pâle, les yeux pleins de larmes, la voix étouffée par des sanglots, se mit à parcourir les villes et les campagnes de l’Ombrie, en s’écriant : l’amour n’est pas aimé ! L’amour n’est pas aimé !
Giotto, Saint François d’Assise recevant les stigmates – Louvre
Si c’était là le sujet d’une si vive douleur au treizième siècle, dans cet âge de foi où saint François, saint Dominique, saint Bonaventure, saint Louis, sainte Élisabeth répandaient tant de bien autour d’eux, quels accents faut-il trouver et quelles larmes faut-il verser pour déplorer les ingratitudes du monde moderne envers le Cœur si aimant de Jésus ? Écoutez ses plaintes : Voilà le Cœur qui a tant aimé les hommes et qui en est si peu aimé ! Quelle désolante vérité !
Combien d’âmes, en effet, ne connaissent pas la tendre et généreuse charité du Cœur de Jésus-Christ pour elles I Comptez-les, si vous le pouvez. Combien d’autres en ont quelque connaissance, et ne sont pas plus fidèles à le payer d’un juste retour ! Comptez-les encore. Oui, rien de plus commun que l’ingratitude.
Combien cette nouvelle et terrible épine dut ensanglanter le Cœur de Jésus ! Nous pouvons en juger par les paroles qu’il adressa à sa servante : « Ce qui m’est beaucoup plus sensible que tout ce que j’ai souffert dans ma Passion, ce sont les ingratitudes des hommes. Ils n’ont que des froideurs et des rebuts pour tous les empressements que je montre à leur faire du bien. »
O sombre ingratitude ! Qui ne te déplorerait du fond de l’âme ! Qui ne répandrait des larmes de sang, à la pensée que toutes les marques de la tendresse de Jésus-Christ deviennent, par l’effet de notre insouciance et de notre méchanceté, le sujet des plus grandes douleurs de son Cœur adorable !
Comme la reconnaissance est un des caractères distinctifs de la dévotion au Sacré-Cœur, nous devons faire en sorte de ne passer aucun jour sans rappeler à notre mémoire les bienfaits que nous avons reçus de Dieu : création, conservation, appel à la vraie foi, sacrements, grâces particulières, etc.
Faisons plus : remercions Dieu de toutes les faveurs dont il nous aurait comblés si nous eussions été plus fidèles, de toutes celles qu’il nous prépare. Remercions-le pour tous ceux qui, nourris de ses bienfaits, ou ne songent point à lui en rendre grâces, ou ne s’en servent que pour l’offenser.
La reconnaissance est la vertu des âmes nobles et généreuses, le plus sûr moyen d’attirer de nouveaux bienfaits : l’ingratitude, au contraire, en tarit la source.
O Jésus, donne-nous ton Cœur si aimant ; nous l’offrirons à ton Père et il nous acquittera de notre gratitude.
PRIÈRE
Divin Cœur de Jésus, je te bénis et te remercie, de toutes les faveurs que tu m’as accordées malgré mes infidélités : merci aussi de toutes celles dont tu as comblé mes parents, mes amis, mes bienfaiteurs. Je t’offre en retour les actions de grâces des âmes ferventes, celles de la sainte Vierge et des Saints, et sans cesse je redirai avec ton prophète : Louez le Seigneur parce qu’il est bon et que sa miséricorde s’étend sur les siècles. Ainsi soit-il.
+P. Martin BERLIOUX
Texte présenté par l’Association de la Médaille Miraculeuse
Les sermons d’Autpert sur la Vierge sont les premiers en date de la littérature latine chrétienne. Celle-ci, sans doute, avait commenté bien avant lui des textes évangéliques dans lesquels la personne de Marie tient une grande place. Mais les orateurs chrétiens n’avaient pas encore employé directement leur éloquence à magnifier la Mère de Dieu.
Et nul d’entre ceux auxquels il était arrivé de parler d’elle ne l’avait fait avec la dévotion fervente et enthousiaste qui anime la prose d’Ambroise Autpert. L’homélie sur la Purification elle-même, bien qu’elle ait pour objet, dans la pensée de son auteur, une fête du Seigneur [1], évoque à plusieurs reprises le mystère de la Vierge mère, moins pour l’analyser que pour le chanter.
Les sermons sur l’Assomption et sur la Nativité de Marie [2], sans plan bien défini, ne cherchent pas non plus à instruire : ce sont des morceaux de pur lyrisme, des cris d’admiration, des prières ardentes. On n’y entend pas un docteur : on y sent vibrer une âme. Nulle sentimentalité pourtant : une doctrine très ferme, mais faite de contact avec le réel divin dans la foi, et non de dissection conceptuelle.
Elle est évidemment centrée sur les deux dogmes fondamentaux ici : maternité divine, virginité perpétuelle. Autpert ne parle de ces mystères qu’avec une jubilation profonde :
« O heureuse Marie, et digne de toute louange, qui nous avez donné un tel, un si grand Rédempteur ! O Mère glorieuse ! Heureux les baisers imprimés sur vos lèvres quand vous l’allaitiez ! Il vagissait et se traînait sur le sol, il jouait avec vous, car il était vraiment votre fils ; et en même temps, engendré par le Père, il demeurait le maître du monde. Il est né de vous, celui qui vous a créée.
Il est né de vous, celui qui fit jaillir l’eau du rocher pour abreuver le peuple altéré (Num., 20, 11). Il est né de vous, celui qui apparut à Moïse dans le buisson ardent (Ex., 3, 2), et lui remit la Loi au Sinaï (Ibid., 19 ss). Il est né de vous, celui qui fit reprendre vie à la verge d’Aaron et lui donna de porter des fruits (Num., 17, 23).
Il est né de vous, celui qui marcha sur les eaux (Mt., 14, 25), se dressa, tel un lion, hors du sépulcre, et monta en vainqueur jusqu’aux cieux. Il est né de vous, celui dont les anges désirent contempler la face (Cf. I Petr., 1, 12). Il est né de vous, celui qui donne à ses fidèles la vie éternelle. O femme bienheureuse, joie des anges, désir des saints ! La louange qu’on vous adresse reste toujours inférieure à vos mérites (Nativ., col. 1303). »
Aux yeux d’Autpert, le Christ semble n’avoir voulu souffrir que pour témoigner de la vérité de sa chair et par là de la maternité bien réelle de sa mère (Assompt., § 5, col. 2131). « D’avoir conçu Dieu a rendu cette petite fille plus grande que le ciel et la terre… et nulle créature ne conçoit bien sa grandeur [3]. » Sa maternité a fait d’elle la « forme de Dieu (Assompt., 1. c) ».
Quatre siècles avant saint Bernard, l’abbé de Saint-Vincent pressent la complexité des sentiments de Marie devant le mystère de son Fils : « Qui donc, Vierge bienheureuse, nous dira quelque chose des sentiments qui remplissaient votre âme, lorsque vous contempliez dans ce petit enfant né de vous le Dieu dont l’immensité déborde toutes choses ?
Vous voyiez d’un côté la créature, de l’autre le Créateur, ici la faiblesse, là la force, tantôt celui qu’il fallait nourrir, tantôt celui qui nourrit tous les êtres, une bouche incapable de parler, et le docteur des anges.
Qui donc, je le répète, serait assez habile pour nous découvrir les secrets de votre cœur, et nous dire comment votre pensée passait de l’un à l’autre, comment, tenant dans vos mains ce Dieu-homme, vous l’adoriez comme votre seigneur, et vous embrassiez en lui votre enfant nouveau-né ? Qui ne serait saisi de stupeur devant un si grand miracle ? Qui n’en perdrait la parole ? » (Purif., § 3, col. 1294)
Le mystère de la virginité intacte est affirmé avec non moins de netteté et de chaleur : « Voyons donc, mes frères, quelle est cette vierge si sainte, en laquelle l’Esprit-Saint a daigné venir, si belle, que Dieu a choisie pour épouse. Elle est le temple de Dieu, la fontaine scellée, la porte fermée de la maison du Seigneur… Elle est intacte dans sa conception, féconde dans son enfantement, vierge par sa chasteté.
Elle a conçu, non d’un homme, mais du Saint-Esprit. Elle a enfanté, non dans la douleur, mais dans la joie. Elle a nourri la nourriture des anges et des hommes. Heureuse, certes, et digne de toute louange, elle qui, sans rien recevoir de l’homme, a donné aux hommes le pain du ciel, et au monde son Sauveur ! Oui, bienheureuse cette mère, qui sans souillure a conçu la pureté, et sans souffrance a engendré le remède !…
Élue vierge intacte pour recevoir la fécondité, elle est devenue mère sans perdre son intégrité. Si nous voulons pénétrer le mystère de cette vierge qui a conçu la chair sans jouir des embrassements charnels, et a enfanté un homme sans le concours de l’homme, nous sommes assurés de défaillir dans cette recherche…
Contentons-nous de croire que, vierge avant, pendant et après l’enfantement, elle a conçu son fils sans violation de sa chair, sans le concours d’un homme, mais par l’œuvre de l’Esprit, et qu’elle l’a mis au monde sans rompre la clôture de son sein. » (Nativ., col. 1302 A-D)
Marie n’est pas seulement la mère, elle est aussi l’épouse de son Dieu, « la mère de sa chair, l’épouse de son amour [4] », celle que le Roi des rois associe à son règne dans un embrassement plein d’amour [5].
Sa conception virginale a un caractère quasi spirituel : car c’est par sa foi aux dires de l’ange qu’elle a conçu son Rédempteur [6]. Et c’est, pourquoi elle est victorieuse de toutes les hérésies (Nativ., col. 1303 A).
Mu par le souci de s’en tenir strictement aux données de de la Révélation, Autpert n’attribue pas à la Vierge d’autre vertu que l’humilité, parce que c’est la seule dont parle l’Évangile (Lc, I, 38, 48) :
« Bienheureuse humilité, qui a renouvelé les cieux, purifié le monde, ouvert le paradis et fait sortir des limbes les âmes des saints ! »
Et voici Marie devenant l’humilité personnifiée : « Oui, bienheureuse humilité, qui avez enfanté Dieu aux hommes, mis au monde la vie pour la donner aux mortels ! O bienheureuse et vraie humilité, porte du ciel, échelle du paradis ! Oui, Marie est devenue toute humilité, elle par qui le Seigneur a daigné naître. Elle est devenue la porte du ciel, l’échelle céleste par laquelle Dieu est descendu sur la terre [7]. »
Et la litanie s’égrène, joyeuse et sonore comme un carillon dans un ciel d’Assomption :
« Marie est la palme des vierges, la gloire des veuves, l’allégresse des gens mariés, la victoire des chrétiens, le repos des âmes. Elle est la porte du ciel, l’exaltation des Apôtres, la louange des martyrs, la jubilation des confesseurs, la continence des vierges, la règle des moines, la norme des princes, la justice des rois. Elle est la santé des moeurs, la mort des péchés, la vie des vertus, la force des combattants, la palme des victorieux.
Elle est élevée au-dessus des astres, plus sainte que toutes les femmes, elle dont la vie glorieuse illustre toutes les Églises. Elle guérit les malades, relève ceux qui sont tombés, et rend l’espoir aux désespérés. Voilà Marie : elle habite les âmes pacifiées, portant du fruit chez les pénitents, joyeuse chez les progressants, glorieuse chez ceux qui persévèrent, victorieuse chez ceux qui passent à une autre vie [8]. »
Cette Vierge si sainte est la figure de l’Église, en même temps que le plus noble de ses membres [9]. Comme elle, l’Église est vierge et mère : l’une engendre la tête, l’autre les membres [10]. Autpert va plus loin : dans le sein de Marie, l’Église s’est unie à son chef [11]. Mère du Christ, la Vierge est aussi la mère des élus :
« A parler vrai, c’est avec un sentiment tout maternel qu’elle (prie) pour eux. Elle regarde comme ses fils ceux que la grâce unit au Christ. N’est-elle pas la mère des élus, elle qui a engendré leur frère ? Je m’explique : Si le Christ est le frère des croyants, pourquoi celle qui l’a engendré ne serait-elle pas leur mère ? » (Purif., § 7, col. 1297 BC)
Marie est aussi la mère des nations, mater gentium [12].
C’est d’abord par sa maternité divine qu’elle les a enfantées à Dieu :
« Elle a réparé les dommages causés par notre première mère, elle a apporté le salut à l’homme déchu. La mère de notre race a attiré le châtiment sur le monde ; la mère de notre Seigneur a enfanté^ son salut. Eve est l’auteur du péché, Marie du mérite ; Eve nous a donné la mort, Marie la vie.
Celle-là nous a blessés, celle-ci nous a guéris, elle qui, d’une manière admirable et pleine de mystère, a mis au monde le Sauveur de toutes choses, qui est aussi le sien. » (Assompt., § 4, col. 2130-2,13.1)
Par elle Dieu a rempli le monde de sa lumière, par elle il a recouvré le genre humain, par elle l’accès du royaume des cieux nous a été ouvert (Nativ., col. 1306 C).
Et Autpert ne recule pas devant cette formule hardie, qui a effarouché Froben, l’éditeur d’Alcuin [13] : « Le monde entier est en fête, car il a été racheté par elle. » (Nativ., col. 1300 D) Traduisons : « car il tient d’elle la rançon de son salut », et les théologiens les plus chatouilleux’ n’hésiteront plus à donner l’absolution à notre auteur.
Le rôle de Notre-Dame dans la rédemption des hommes ne se limite pas à sa maternité divine : il se prolonge dans son intercession toute puissante. Elle ne cesse pas d’offrir pour ainsi dire le Christ aux hommes, comme elle le mit autrefois dans les bras de Siméon, en leur obtenant par ses prières l’union au Rédempteur (Purif., § 7, col. 1297 B). Mais c’est encore de sa maternité divine que lui vient la force de son impétration :
« J’ose le dire, mes frères : les mérites de celle qui fut choisie pour devenir la mère du Rédempteur ont plus de poids que ceux de n’importe quel saint pour apaiser la colère du Juge [14]. »
L’attitude d’Autpert touchant la mort et l’assomption de la sainte Vierge est très représentative de sa mentalité théologique :
« La tradition, écrit-il, veut que la Vierge Marie ait été enlevée au ciel aujourd’hui. Mais de quelle façon elle est entrée dans ce royaume d’en-haut, on n’en trouve le récit dans aucun document catholique. Quant aux apocryphes, l’Église de Dieu non seulement les rejette, mais les ignore [15]. Il n’est donc pas permis de tirer parti des écrits anonymes qui prétendent narrer l’assomption de la Vierge.
Certains se sont émus de constater que si d’une part son corps ne se trouve pas sur la terre, d’autre part son assomption corporelle, telle que la rapportent les apocryphes, ne se lit pas dans les récits catholiques. Mais n’est-il pas avéré qu’on ne saurait découvrir nulle part sur la terre le corps de Moïse, de celui à qui Dieu a parlé face à face ?
N’est-ce pas dès lors pure folie que de chercher à savoir où peuvent se trouver les restes de celle qui a donné à la terre le Dieu incarné ? Il n’y a vraiment pas à se mettre en peine de son corps, puisque personne ne doute que, élevée au-dessus des anges, elle ne règne avec le Christ. Contentons-nous de cette certitude: tenons-la pour reine des cieux, elle qui a enfanté le Roi des anges.
« Parmi les écrivains latins, d’ailleurs, personne n’a parlé de sa mort en termes clairs. A propos de la prophétie de Siméon : Un glaive transpercera ton âme (Lc, 2, 35), Ambroise, de bienheureuse mémoire, dit ceci : « Ni l’histoire ni les saintes lettres ne rapportent que Marie ait subi la mort par l’épée. » (In Lucam, II, 61 – P. L., 15, 1574)
De son côté, Isidore écrit : « On ne sait s’il voulait parler du glaive de l’esprit ou du glaive de la persécution [16]. » Mais pourquoi citer ces observations tardives ? Il suffit de constater que Jean l’Évangéliste, celui-là même à qui le Seigneur en croix confia la garde de sa mère, n’a pas jugé utile d’en livrer le souvenir à la postérité.
Personne pourtant n’aurait été plus qualifié que lui pour s’acquitter de cette tâche avec fidélité, si Dieu avait voulu que ce mystère fût dévoilé. Que l’homme se garde donc bien de suppléer par une fiction mensongère à un silence imposé par Dieu !
La seule opinion sûre concernant l’assomption de la Vierge est celle-ci : « Nous croyons qu’elle a été élevée au-dessus des anges ; est-ce dans son corps ou hors de son corps (Cf. II Cor., 12, 2-3), nous l’ignorons. » (Assompt., § 2-3, col. 2130).
On serait mal venu de s’étonner de cette prudente réserve. La croyance à l’assomption corporelle de la Mère de Dieu n’a pris consistance que tardivement dans l’Eglise latine. A la fin du vme siècle, elle était encore loin d’être universelle.
Mais s’il ne croit pas devoir sortir des limites d’une ignorance qu’il juge être celle de l’Église elle-même, l’abbé de Saint-Vincent n’en est pas moins persuadé que Marie jouit auprès de son Fils d’une gloire incomparable :
« (Bien que l’Apocalypse (14, 3-4) semble attribuer aux vierges une prééminence sur les autres saints) nous n’osons pas affirmer qu’aucun d’entre eux précède dans la béatitude l’apôtre Pierre, si ce n’est cette bienheureuse et très sainte Vierge qui a mérité de devenir à la fois l’épouse et la mère de son Dieu. » (In Apoc, 555 D)
« (O Vierge bénie) vous passez pleine de joie parmi les lis des confesseurs et les roses des martyrs : vous aussi, vous régnez dans ce bienheureux empire des saints; car vous suivez l’Agneau partout où il va. Vous vous promenez donc parmi les douceurs du paradis.
Votre fils, qui est aussi votre Seigneur et le nôtre, vous a mis en main la palme et sur la tête une couronne qui ne se flétrit pas. Unie aux choeurs des anges, vous vous tenez dans la chambre du Roi votre fils, notre Seigneur Jésus-Christ, parée de perles, de pierreries et de bracelets précieux.
Un trône y a été dressé pour vous. Le Roi des rois, qui vous aime par-dessus tout, car vous êtes à la fois sa vraie mère et son épouse pleine de beauté, vous associe à sa royauté dans un ardent embrassement [17]. » La servante du Seigneur est devenue la Dame des anges et, par contraste, la terreur des enfers [18].
On pourrait se demander à quelles influences a obéi Ambroise Autpert en parlant de la Vierge-Mère comme personne ne l’avait fait avant lui en Occident. La présence de nombreux clercs et moines grecs dans le sud de la péninsule à la suite des persécutions iconoclastes n’y fut sans doute pas étrangère [19].
On sait que les fêtes de la Vierge alors existantes avaient reçu à Rome, à la fin du siècle précédent, une solennité accrue, sur l’initiative d’un pape d’origine syrienne, Sergius Ier (687-701) [20].
Il faut remarquer toutefois que les œuvres d’Autpert ne révèlent aucune dépendance directe par rapport à la littérature chrétienne de Byzance. Les apocryphes, si souvent exploités par les Grecs, n’y tiennent aucune place.
Elles s’inscrivent simplement dans le grand courant de dévotion qui portait alors la chrétienté romaine vers la Mère de Dieu. L’abbé de Saint-Vincent n’est pas à proprement parler un précurseur, car il n’innove que dans la forme. Sa théologie, ici encore, est l’écho fidèle de la pensée et du culte de l’Église.
Dom Jacques Winandy (in Ambroise Autpert. Moine et théologien)
[1] « Si subtiliter a fldelibus quae sit huius diei festivitas perpendatur, eo devotionis affectu eam celebrandam suscipient, quo dominicae nativitatis, circumcisionis atque apparitionis solemnia sunt obsecuti. Illius enim est ista solemnitas cuius et illa, sed nec minor ista quam illa » (Purif., init.).
[2] Ce dernier est plein de réminiscences liturgiques, si ce n’est plutôt la liturgie qui lui aurait emprunté bon nombre de textes.
[3] Prière Summa et incomprehensibilis, p. 142, 1. 445-451
[4] In Apoc, 436 H. Cf. 555 D ; Assompt., § 1 et 4, col. 2130.
[6] « Concepit per verbum », dit la recension tronquée de Nativ. Cf. infra, p. 92, i. 75. Réminiscence de l’hymne de Sédulius, A solis orius cardine, dont la liturgie lit ainsi le 4e vers de la str. 4 : « Verbo concepit filium ».
[7] Dans In Apoc, 436 G, Autpert fait dire à la Vierge : « C’est l’humilité qui a invité le Fils de Dieu à élire domicile dans ma chair, et a donné à l’Esprit-Saint un tel attrait pour la pureté de mon cœur, qu’il a voulu, de concert avec le Père et le Verbe, former dans mes entrailles la chair du Verbe. »
[8] Nativ., col. 1306, corrigé d’après la recension brève (Infra, P. 94).
[9] « (Ecclesia) cuius excellentissimum membrum ipsa beata Virgo esse cognoscitur » (In Apoc, 531 E).
[10] « Sive tune matrem et virginem Mariam, sive tune matrem et virginem Ecclesiam, Christum peperisse vel parère dicamus, a veritatis ratione non discrepamus. Illa caput peperit, haec membra capitis gignit » (In Apoc, 532 G). Cf. 530 H. Dans Puvif., § 4, col. 1294 CD,
Autpert force quelque peu l’allégorie : il voit dans la Vierge portant son Fils au Temple le type de l’Église issue du judaïsme, révélant l’économie rédemptrice à l’Église des Gentils. Plus loin (§ 13, col. 1301 C), il dira que la prophétie de Siméon, au delà de Marie, s’applique à l’Église, dont le cœur est percé par le glaive de la prédication.
[14] Nativ., col. 1306 D. Cf. Assompt., § 12, col. 2134 ; Prière Summa et incomprehensibitts, p. 142, I. 451.
[15] « Apocrypha nescit Ecclesia », S. Jérôme, Apologia adversus libros Rufini, II, 27 (P. L., 23, 451 C). « …apocryphe, dans le décret gélasien, n’est pas nécessairement l’équivalent de livre à l’index. Il signifie… : livre non reconnu par l’Église romaine, ne faisant pas autorité dans cette Église » (Jugie, La mort et l’Assomption de la sainte Vierge, Cité du Vatican, 1944, p. 110).
[16] De ortu et obitu Patrum, 67 (P. L., 83, 148-149).
[18] Nativ., col. 1303 C. Cf. Assompt., § 5, col. 2131 ; Prière Summa et incomprehensibilis, p. 142, 1. 452-455.
[19] Sur cette immigration, cf. Scaduto, II monachisnto basiliano nella Sicilia méridionale, Rome, 1947, p. xvii-xviii.
[20] « Constituit autem ut diebus Adnuntiationis Domini, Dormitionis et Nativitatis sanctae Dei genitricis semperque virginis Mariae ac sancti Symeonis, quod Ypapanti Greci appellant, letania exeat a sancto Hadriano et ad s. Mariam populus occurrat » (Liber Pontificalis, édit. Duchesne, I, p. 376. Cf. note 43).
Texte proposé par l’Association de la Médaille Miraculeuse