400 ANS DE LA CANONISATION DE SAINT IGNACE DE LOYOLA
HOMÉLIE DU PAPE FRANÇOIS
Messe en l’Église du « Gesù », Rome
Samedi 12 mars 2022
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L’Évangile de la Transfiguration rapporte quatre actions de Jésus. Cela nous fera du bien de suivre ce que fait le Seigneur, et trouver dans ses gestes des indications pour notre route.
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Le premier verbe – la première de ces actions de Jésus – est prendre avec soi: Jésus, dit le texte, « prit avec lui Pierre, Jean et Jacques » (Lc 9, 28). C’est lui qui prend les disciples, et c’est lui qui nous a pris à ses côtés. Il nous a aimés, choisis et appelés. Au début, il y a le mystère d’une grâce, d’une élection. Ce n’est pas nous d’abord qui avons pris une décision, mais c’est Lui qui nous a appelés, sans mérite de notre part.
Avant d’être ceux qui ont fait un don de leur vie, nous sommes ceux qui ont reçu un don gratuit : le don gratuit de l’amour de Dieu. Notre marche, frères et sœurs, doit recommencer chaque jour à partir de là, de la grâce originelle. Jésus a fait avec nous comme il a fait avec Pierre, Jacques et Jean : il nous a appelés par notre nom et il nous a pris avec Lui.
Il nous a pris par la main. Pour nous emmener où ? Sur sa sainte montagne, là où, dès maintenant, il nous veut pour toujours avec Lui, transfigurés par son amour. La grâce nous y conduit, cette grâce première, primitive.
Alors, lorsque nous ressentons de l’amertume ou de la déception, lorsque nous nous sentons rabaissés ou incompris, nous ne devons pas nous perdre en regrets et en nostalgie. Ce sont des tentations qui paralysent la marche, des sentiers qui ne mènent nulle part. Prenons plutôt notre vie en main, à partir de la grâce, de l’appel. Et accueillons le don de vivre chaque jour comme une marche vers le but.
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Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean : le Seigneur prend les disciples ensemble, il les prend en communauté. Notre appel est enraciné dans la communion. Pour recommencer chaque jour, en plus du mystère de notre élection, il nous faut raviver la grâce d’avoir été pris dans l’Église, notre sainte Mère hiérarchique, et pour l’Église, notre épouse.
Nous appartenons à Jésus, mais en tant que Compagnie. Ne nous lassons pas de demander la force de construire et de garder la communion, d’être levain de fraternité pour l’Église et pour le monde.
Nous ne sommes pas des solistes qui cherchent à être écoutés, mais des frères disposés en chœur. Écoutons avec l’Église, rejetons la tentation de rechercher des succès personnels, et d’entrer dans des copinages. Ne nous laissons pas prendre par le cléricalisme qui raidit, et par les idéologies qui divisent. Les Saints dont nous faisons mémoire aujourd’hui ont été des piliers de communion.
Ils nous rappellent qu’au Ciel, malgré notre diversité de caractères et de vues, nous sommes appelés à être ensemble. Et puisque nous serons unis pour toujours là-haut, pourquoi ne pas commencer dès maintenant ici-bas ? Accueillons la beauté d’avoir été pris ensemble par Jésus, appelés ensemble par Jésus. Voilà donc le premier verbe : il prit.
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Le deuxième verbe :gravir. Jésus « gravit la montagne » (v. 28). La route de Jésus n’est pas en descente, elle est en montée. La lumière de la transfiguration n’arrive pas dans la plaine, mais suite à une marche fatigante. Pour suivre Jésus il faut donc quitter les plaines de la médiocrité et les descentes du confort ; il faut laisser ses habitudes rassurantes pour réaliser un mouvement d’exode.
En effet, une fois monté sur la montagne, Jésus parle à Moïse et à Élie « de son départ qui allait s’accomplir à Jérusalem » (v. 31). Moïse et Elie étaient montés sur le Sinaï, l’Oreb, après deux exodes dans le désert (cf. Ex 19 ; 1 Rois 19). Maintenant ils parlent avec Jésus de l’exode définitif, celui de sa pâque. Frères et sœurs, seule la montée de la croix mène au but de la gloire.
C’est la voie : de la croix à la gloire. La tentation du monde est de rechercher la gloire sans passer par la croix. Nous voudrions des chemins connus, droits et aplanis, mais pour trouver la lumière de Jésus, il faut sans cesse sortir de soi-même et monter à sa suite. Le Seigneur, comme nous l’avons entendu, « fit sortir » Abraham au commencement (Gn 15, 5), il nous invite également à sortir et à monter.
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Pour nous jésuites, la sortie et la montée suivent un parcours bien précis que la montagne symbolise bien. Dans l’Écriture, le sommet des montagnes représente la limite, la frontière entre la terre et le ciel. Et nous sommes appelés à sortir pour aller là-bas, à la frontière entre la terre et le ciel, là où l’homme “affronte” Dieu avec grande peine. Nous sommes appelés à partager sa recherche inconfortable et son doute religieux.
Nous devons être là et, pour ce faire, nous devons sortir et nous montrer. Alors que l’ennemi de la nature humaine veut nous convaincre de toujours revenir sur les mêmes pas, ceux de la répétition stérile, du confort, du déjà vu, l’Esprit suggère des ouvertures, il donne la paix sans jamais laisser en paix, il envoie les disciples jusqu’aux limites extrêmes. Pensons à François-Xavier.
Il me vient à l’esprit que pour prendre ce chemin, il fautlutter. Pensons au pauvre vieil Abraham : là, avec son sacrifice, luttant contre les vautours qui voulaient manger l’offrande (cf. Gn 15, 7-11). Et il les chassait avec son bâton. Le pauvre vieux. Regardons cela : lutter pour défendre ce chemin, cette voie, notre consécration au Seigneur.
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De tout temps, le disciple se trouve à ce carrefour. Et il peut faire comme Pierre qui, alors que Jésus parle de l’exode, dit : « il est bon que nous soyons ici » (v. 33). Le danger d’une foi statique, “garée”, existe toujours. Je crains une foi “garée”. Le risque est de se considérer comme des disciples “honnêtes” qui ne suivent pas Jésus en réalité mais restent immobiles, passifs et, comme les trois de l’Évangile, s’assoupissent et s’endorment sans s’en rendre compte.
À Gethsémani, ces mêmes disciples dormiront aussi. Pensons bien, frères et sœurs, que pour ceux qui suivent Jésus le moment n’est pas venu de dormir, de se laisser intoxiquer l’âme, de se laisser anesthésier par le climat consumériste et individualiste d’aujourd’hui, climat selon lequel la vie va bien si elle va bien pour moi ; selon lequel celui qui parle et théorise, perd de vue la chair des frères, le caractère concret de l’Évangile.
Un drame de notre temps consiste à fermer les yeux sur la réalité et se détourner. Que sainte Thérèse nous aide à sortir de nous-mêmes et à gravir la montagne avec Jésus, afin de nous rendre compte qu’Il se révèle aussi à travers les blessures de nos frères, les efforts de l’humanité, les signes des temps. Il ne faut pas avoir peur de toucher les plaies : ce sont les plaies du Seigneur.
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Jésus a gravi la montagne, dit l’Évangile, « pour prier » (v. 28). Voici le troisième verbe,prier. Et « pendant qu’il priait – continue le texte –, l’aspect de son visage devint autre » (v. 29). La transfiguration naît de la prière. Demandons-nous, peut-être après de nombreuses années de ministère, ce que signifie prier pour nous, ce que signifie prier pour moi.
Peut-être que la force de l’habitude et une certaine ritualité nous ont-elles amenés à penser que la prière ne transforme pas l’homme ni l’histoire. Cependant, la prière transforme la réalité. Elle est une mission active, une intercession continue.
Elle n’éloigne pas du monde, mais change le monde. Prier, c’est apporter à Dieu le battement de cœur de l’actualité pour que son regard s’ouvre tout grand sur l’histoire. Pour nous, que signifie prier ?
Et cela nous fera du bien aujourd’hui de nous demander si la prière nous plonge dans cette transformation ; si elle apporte un éclairage nouveau sur les personnes et transfigure les situations. Car si la prière est vivante, elle “déstabilise intérieurement”, ravive le feu de la mission, rallume la joie, nous provoque sans cesse à nous laisser déranger par le cri souffrant du monde.
Demandons-nous comment nous portons dans la prière la guerre en cours. Et pensons à la prière de saint Philippe Néri qui lui élargissait le cœur et lui faisait ouvrir les portes aux enfants de la rue. Ou bien à saint Isidore qui priait dans les champs et portait le travail agricole dans la prière.
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Prendre en main chaque jour notre appel personnel et notre histoire communautaire ; monter vers les limites indiquées par Dieu en sortant de nous-mêmes ; prier pour transformer le monde dans lequel nous sommes plongés. Enfin, il y a le quatrième verbe, qui apparaît dans le dernier verset de l’Évangile : « Jésus se trouva seul» (v. 36).
Il resta, alors que tout était fini et que résonnait seulement “le testament” du Père: « Écoutez-le » (v. 35). L’Évangile s’achève en nous ramenant à l’essentiel. Nous sommes souvent tentés, dans l’Église et dans le monde, dans la spiritualité comme dans la société, de faire passer pour primaires de nombreux besoins secondaires.
C’est une tentation quotidienne, de faire passer pour primaires de nombreux besoins secondaires. En d’autres termes, nous risquons de nous concentrer sur des coutumes, des habitudes et des traditions qui fixent le cœur sur ce qui passe et qui nous font oublier ce qui reste. Combien il est important de travailler sur le cœur, afin qu’il sache distinguer ce qui est selon Dieu et demeure, de ce qui est selon le monde et qui passe !
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Chers frères et sœurs, que le saint père Ignace nous aide à garder le discernement, notre précieux héritage, un trésor toujours actuel à reverser sur l’Église et sur le monde. Il nous permet de “voir toutes choses nouvelles dans le Christ”.
Il est essentiel, pour nous-mêmes et pour l’Église, car, comme l’écrivait Pierre Favre, « tout le bien qui peut être réalisé, pensé ou organisé doit l’être dans un bon esprit, et non dans un esprit mauvais » (Mémorial, Paris 1959, n. 51). Ainsi soit-il.
PRIÈRE DE SAINT JEAN-PAUL II
À SAINT FRANÇOIS D’ASSISE
Il y a quarante ans exactement
Saint-François-d’Assise
Regardant avec les yeux de l’esprit
votre figure
et méditant les paroles de la lettre aux Galates,
avec laquelle la liturgie d’aujourd’hui nous parle,
nous souhaitons apprendre de vous
cette « appartenance à Jésus »,
dont toute votre vie constitue
un exemple et un modèle si parfaits.
« Mais pour moi,
que la croix de notre Seigneur Jésus Christ
reste ma seule fierté.
Par elle, le monde est crucifié pour moi,
et moi pour le monde. » (Ga 6, 14).
Écoutons les paroles de Paul,
qui sont aussi, François,
vos mots.
Votre esprit s’exprime en eux.
Jésus-Christ vous a permis,
comme autrefois
il avait permis à cet Apôtre,
devenu un « instrument d’élection » (Actes 9:15),
de se « vanter », seulement et exclusivement,
dans la Croix de notre Rédemption.
De cette façon, vous êtes arrivé au cœur même
de la connaissance de la vérité sur Dieu,
sur le monde et sur l’homme ;
vérité visible
seulement avec les yeux de l’amour.
Maintenant que nous sommes devant vous,
comme successeurs des Apôtres,
envoyés aux hommes de notre temps
avec le même Évangile de la Croix du Christ,
nous demandons : enseignez-nous, tout comme l’apôtre Paul
vous l’a appris,
à n’avoir « d’autre orgueil que
dans la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ. »
Que chacun de nous,
avec toute la perspicacité du don de crainte,
de sagesse et de force,
sache pénétrer la vérité
de ces mots sur la Croix
où la « nouvelle créature » commence,
la Croix qu’il porte constamment
à l’humanité, « paix et miséricorde ».
[…]
Et pour cela le Fils
« qui n’a pas connu le péché,
Dieu l’a pour nous identifié au péché. »
(2 Co 5, 21 ; cf. Ga 3, 13)
S’il est « traité comme un péché »
Lui qui était absolument
sans aucun péché,
il l’a fait pour révéler l’amour
qui devient le plus en plus grand
de toute la création,
l’amour qui est lui-même,
car « Dieu est amour » (1 Jn 4, 8.16) »
(Saint Jean-Paul II, Redemptor Hominis, 9).
C’est vrai que avez regardé les choses
vous, François.
On vous appelait le « Pauvre d’Assise »,
et vous étiez et vous êtes resté
l’un des hommes qui a fait le don de soi-même
le plus généreusement envers les autres.
Vous aviez donc d’énormes richesses,
un grand trésor.
C’est le secret de votre richesse,
il se cachait dans la Croix du Christ.
Enseignez-nous,
Évêques et pasteurs du XXe siècle
qui se dirige vers la fin,
à nous glorifier également dans la Croix,
enseignez-nous cette richesse dans la pauvreté
et ce don de soi en abondance.
(Lors de la Messe dans la Basilique de Saint François
à Assise, 12 mars 1982)
Cardinal Raniero Cantalamessa – Le mystère eucharistique
Premier sermon de Carême au Vatican – 11 mars 2022
Parmi les nombreux maux que la pandémie de Covid a causés à l’humanité, il y a eu au moins un effet positif du point de vue de la foi. Elle nous a fait prendre conscience du besoin que nous avons de l’Eucharistie et du vide que son manque crée.
Pendant la période la plus aiguë de la pandémie en 2020, j’ai été fortement impressionné – et avec moi des millions d’autres catholiques – par ce que cela signifiait de regarder la Sainte Messe célébrée par le Pape François à Sainte Marthe à la télévision tous les matins.
calice-et-hostie
Certaines Églises locales et nationales ont décidé de consacrer l’année en cours à une catéchèse spéciale sur l’Eucharistie, en vue d’un renouveau eucharistique souhaité dans l’Église catholique.
Cela me semble une décision opportune et un exemple à suivre, touchant peut-être à un aspect pas toujours pris en considération. J’ai donc pensé apporter une petite contribution au projet, en consacrant les réflexions de ce Carême à une réinterprétation du mystère eucharistique.
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L’Eucharistie est au centre de chaque temps liturgique, du carême pas moins que des autres temps. C’est ce que nous célébrons chaque jour, la Pâques quotidienne. Chaque petit progrès dans sa compréhension se traduit par un progrès dans la vie spirituelle de la personne et de la communauté ecclésiale.
Cependant, c’est aussi, malheureusement, la chose la plus exposée, en raison de sa répétitivité, à expirer dans la routine, à tenir pour acquise. Saint Jean-Paul II, dans l’encyclique Ecclesia de Eucharistia, d’avril 2003, dit que les chrétiens doivent redécouvrir et maintenir toujours vivante « la merveille eucharistique ». Ici, nos réflexions serviraient à cela : redécouvrir la merveille eucharistique.
Parler de l’Eucharistie en temps de pandémie et maintenant, en plus, avec les horreurs de la guerre devant nos yeux, n’est pas une abstraction de la réalité dans laquelle nous vivons, mais une invitation à la regarder d’un point plus élevé et moins contingent de vue. L’Eucharistie est la présence dans l’histoire de l’événement qui a inversé à jamais les rôles entre vainqueurs et victimes.
Sur la croix, le Christ a fait de la victime le vrai vainqueur : « Victor quia victima », saint Augustin le définit : vainqueur parce qu’il est victime. L’Eucharistie nous offre la véritable clé de lecture de l’histoire. Il nous assure que Jésus est avec nous, non seulement intentionnellement, mais réellement dans ce monde qui est le nôtre et qui semble nous échapper à tout moment. Il nous répète : « Courage : j’ai vaincu le monde !» (Jn 16:33).
L’Eucharistie dans l’histoire du salut
Commençons par une question : quelle place l’Eucharistie occupe-t-elle dans l’histoire du salut ? La réponse est : elle n’occupe pas une place, mais elle l’occupe toute ! L’Eucharistie est coextensive à l’histoire du salut.
Cependant, il est présent de trois manières différentes, dans les trois temps différents, ou phases, du salut : il est présent dans l’Ancien Testament en tant que figure ; elle est présente dans le Nouveau Testament comme événement et elle est présente au temps de l’Église comme sacrement. La figure anticipe et prépare l’événement, le sacrement « prolonge » et actualise l’événement.
Dans l’Ancien Testament, ai-je dit, l’Eucharistie est présente « dans l’image ». L’une de ces figures était la manne, une autre le sacrifice de Melchisédek, une autre encore le sacrifice d’Isaac.
Dans la séquence Lauda Sion Salvatorem, composée par saint Thomas d’Aquin pour la fête du Corpus Domini, il est chanté : « Préfiguré dans les figures : immolé en Isaac, indiqué dans l’agneau pascal, donné aux pères comme manne » : In figúris præsignátur, / cum Isaac immolátur: / agnus paschæ deputátur: / datur manna pátribus. En tant que figures de l’Eucharistie, saint Thomas appelle ces rites « les sacrements de l’ancienne Loi ».
Avec la venue du Christ et son mystère de mort et de résurrection, l’Eucharistie n’est plus présente comme une figure, mais comme un événement, comme une réalité. Nous l’appelons un « événement » parce que c’est quelque chose qui s’est produit historiquement, un événement unique dans le temps et dans l’espace, qui n’a eu lieu qu’une seule fois (semel) et qui ne se répète pas : le Christ « une fois, dans la plénitude des temps, est apparu pour annuler le péché par la sacrifice de lui-même » (Héb 9:26).
Enfin, au temps de l’Église, l’Eucharistie, disais-je, est présente comme un sacrement, c’est-à-dire sous le signe du pain et du vin, institué par le Christ. Il est important que nous comprenions bien la différence entre l’événement et le sacrement : en pratique, la différence entre l’histoire et la liturgie. Nous laissons saint Augustin nous aider.
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Nous savons – dit le saint docteur – et croyons avec une foi très certaine que le Christ est mort une seule fois pour nous, lui juste pour les pécheurs, lui Seigneur pour les serviteurs. Nous savons parfaitement que cela n’est arrivé qu’une seule fois ; et pourtant le sacrement le renouvelle périodiquement, comme si ce que l’histoire proclame n’être arrivé qu’une seule fois se répétait plusieurs fois.
Pourtant, événement et sacrement ne s’opposent pas, comme si le sacrement était fallacieux et que seul l’événement était vrai. En fait, de ce que l’histoire prétend être arrivé, en réalité, une seule fois, de cela le sacrement renouvelle (renovat) souvent la célébration dans le cœur des fidèles.
L’histoire révèle ce qui s’est passé et comment cela s’est passé, la liturgie veille à ce que le passé ne soit pas oublié ; non pas au sens où il le fait se reproduire (non faciendo), mais au sens où il le célèbre (sed celebrando).
Préciser le lien qui existe entre l’unique sacrifice de la croix et la messe est une chose très délicate et a toujours été l’un des points les plus discordants entre catholiques et protestants. Augustin utilise, on l’a vu, deux verbes : renouveler et célébrer, qui sont parfaitement corrects, à condition de les comprendre l’un à la lumière de l’autre : la messe renouvelle l’événement de la croix en le célébrant (et non en le réitérant ! )
Et le célébrer, le renouveler (pas seulement s’en souvenir !). Le mot, dans lequel se réalise aujourd’hui le plus grand consensus œcuménique, est peut-être le verbe représenter (également utilisé par Paul VI, dans l’encyclique Mysterium fidei), entendu au sens fort de re-présenter, c’est-à-dire rendre présent à nouveau . En ce sens, nous disons que l’Eucharistie « représente » la croix.
Selon l’histoire, il n’y a donc eu qu’une seule Eucharistie, celle célébrée par Jésus avec sa vie et sa mort ; selon la liturgie, au contraire, c’est-à-dire grâce au sacrement, il y a autant d’Eucharisties qui ont été célébrées et seront célébrées jusqu’à la fin du monde.
L’événement n’a eu lieu qu’une seule fois (semel), le sacrement a eu lieu « à chaque fois » (quotiescumque). Grâce au sacrement de l’Eucharistie, nous devenons mystérieusement contemporains de l’événement ; l’événement est présent à nous et nous à l’événement.
Nos réflexions de Carême auront pour objet l’Eucharistie dans son stade actuel, c’est-à-dire comme sacrement. Dans l’ancienne Église, il y avait une catéchèse spéciale, dite mystagogique, qui était réservée à l’évêque et était donnée après, et non avant, le baptême.
Son but était de révéler aux néophytes le sens des rites célébrés et la profondeur des mystères de la foi : baptême, confirmation ou onction, et en particulier l’Eucharistie. Ce que nous avons l’intention de faire, c’est une petite catéchèse mystagogique sur l’Eucharistie.
Pour rester ancrés le plus possible à sa nature sacramentelle et rituelle, nous suivrons de près le développement de la messe dans ses trois parties – liturgie de la parole, liturgie eucharistique et communion -, en ajoutant à la fin une réflexion sur le culte eucharistique en dehors la masse.
Liturgie de la parole
Au tout début de l’Église, la liturgie de la Parole était détachée de la liturgie eucharistique. Les disciples, racontent les Actes des Apôtres, « chaque jour, tous ensemble, allaient au temple »; là, ils écoutaient la lecture de la Bible, récitaient les psaumes et les prières avec les autres Juifs ; ils ont fait ce qui se fait dans la liturgie de la Parole ; puis ils se réunissaient séparément, chez eux, pour « rompre le pain », c’est-à-dire pour célébrer l’Eucharistie (cf. Ac 2, 46).
Cependant, cette pratique devint bientôt impossible à la fois à cause de l’hostilité à leur égard de la part des autorités juives, et parce que désormais les Écritures avaient acquis pour elles un nouveau sens, toutes orientées vers le Christ.
C’est ainsi que l’écoute de l’Écriture s’est également déplacée du temple et de la synagogue vers les lieux de culte chrétiens, prenant peu à peu la physionomie de l’actuelle liturgie de la Parole qui précède la prière eucharistique.
Dans la description de la célébration eucharistique faite par saint Justin au IIe siècle, non seulement la liturgie de la Parole en fait partie intégrante, mais les lectures de l’Ancien Testament sont maintenant rejointes par ce que le saint appelle « les souvenirs des apôtres », c’est-à-dire les Évangiles et les Lettres, en pratique le Nouveau Testament.
Écoutées dans la liturgie, les lectures bibliques acquièrent un sens nouveau et plus fort que lorsqu’elles sont lues dans d’autres contextes. Leur but n’est pas tant de mieux connaître la Bible, comme lorsqu’on la lit chez soi ou dans une école biblique, que de reconnaître celui qui se rend présent à la fraction du pain, d’éclairer à chaque fois un aspect particulier du mystère qui est d’être à recevoir.
Cela apparaît, presque par programme, dans l’épisode des deux disciples d’Emmaüs. C’est en écoutant l’explication des Écritures que le cœur des disciples commença à fondre, de sorte qu’ils purent alors le reconnaître « à la fraction du pain » (Lc 24, 1 sq.). Celle de Jésus ressuscité fut la première « liturgie de la parole » de l’histoire de l’Église !
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Deuxième caractéristique : dans la messe, les paroles et les épisodes de la Bible sont non seulement racontés, mais revécus ; la mémoire devient réalité et présence. Ce qui s’est passé « à ce moment-là » se passe « à ce moment-là », « aujourd’hui » (hodie), comme aime à s’exprimer la liturgie.
Nous ne sommes pas seulement des auditeurs de la parole, mais des interlocuteurs et des acteurs de celle-ci. C’est à nous, présents là, que la parole s’adresse ; nous sommes appelés à prendre la place des personnages évoqués.
Quelques exemples aideront à comprendre. Une fois on lit, en première lecture, l’épisode de Dieu parlant à Moïse du buisson ardent : nous sommes, à la messe, devant le vrai buisson ardent…
Une autre fois on parle d’Isaïe recevant sur ses lèvres l’ardent charbon qu’il le purifie pour la mission : nous sommes sur le point de recevoir le vrai charbon ardent sur nos lèvres, le feu que Jésus est venu apporter sur la terre…
Ézéchiel est invité à manger le rouleau des oracles prophétiques : nous nous apprêtons à manger lui qui est la parole elle-même faite chair et faite pain.
La chose devient encore plus claire si l’on passe de l’Ancien Testament au Nouveau, de la première lecture au passage évangélique. La femme qui a souffert d’une hémorragie est sûre d’être guérie si elle peut toucher le bord du manteau de Jésus : et nous qui sommes sur le point de toucher plus que le bord de son manteau ?
Une fois, j’ai écouté l’épisode de Zachée dans l’Évangile et j’ai été frappé par sa « pertinence ». j’étais Zachée; les mots m’étaient adressés : « Aujourd’hui, je dois venir chez toi » ; c’est de moi qu’on pouvait dire : « Il est allé loger chez un pécheur ! et c’est à moi, après l’avoir reçu en communion, que Jésus a dit: « Aujourd’hui le salut est entré dans cette maison » (cf. Lc 19, 9).
Ainsi avec chaque épisode de l’Évangile. Comment ne pas s’identifier dans la messe au paralytique à qui Jésus dit : « Tes péchés te sont pardonnés » et « Lève-toi et marche » (cf. Mc 2, 5,11) ; avec Siméon tenant l’Enfant Jésus dans ses bras (cf. Lc 2, 27-28) ; avec Thomas touchant ses plaies (Jn 20, 27-28) ?
Le deuxième dimanche du Temps Ordinaire du cycle liturgique actuel, il y a le passage de l’Évangile dans lequel Jésus dit à l’homme à la main paralysée : « Tends la main ! Il l’étendit et sa main fut guérie » (Mc 3,5).
Nous n’avons pas la main paralysée ; cependant, nous avons tous, certains plus ou moins, des âmes paralysées, des cœurs flétris. C’est à l’auditeur que Jésus dit à ce moment : « Étends ta main ! Étends ton cœur devant moi, avec la foi et la disponibilité de cet homme.
L’Écriture proclamée pendant la liturgie produit des effets qui sont au-dessus de toute explication humaine, à la manière des sacrements qui produisent ce qu’ils signifient. Les textes divinement inspirés ont aussi un pouvoir de guérison.
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Après la lecture du passage de l’Évangile dans la messe, la liturgie invitait une fois le ministre à embrasser le livre en disant : « Que les paroles de l’Évangile effacent nos péchés » (Per evangelica dicta deleantur nostra delicta).
Au cours de l’histoire de l’Église, des événements importants se sont produits à la suite de l’écoute de lectures bibliques pendant la messe.
Un jour, un jeune homme entendit le passage de l’Évangile où Jésus dit à un jeune homme riche : « Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as et donne-le aux pauvres et tu auras un trésor dans le ciel. Alors viens et suis-moi » (cf Mt 19,21). Il a compris que ce mot lui était adressé personnellement, alors il est rentré chez lui, a vendu tout ce qu’il avait et s’est retiré dans le désert. Il s’appelait Antoine, l’initiateur du monachisme.
Plusieurs siècles plus tard, un autre jeune homme, récemment converti, entra dans une église avec un de ses compagnons. Dans l’évangile du jour, Jésus dit à ses disciples : « Ne prenez rien pour le voyage, ni bâton, ni sac, ni pain, ni argent, et n’apportez pas deux tuniques » (Lc 9, 3). Le jeune homme se tourna vers son compagnon et lui dit : « As-tu entendu ? C’est ce que le Seigneur veut que nous fassions aussi ». Ainsi commença l’Ordre Franciscain.
La liturgie de la Parole est la meilleure ressource dont nous disposons pour faire à chaque fois de la messe une célébration nouvelle et attrayante, évitant ainsi le grand danger d’une répétition monotone que les jeunes, en particulier, trouvent ennuyeuse.
Pour cela, nous devons investir plus de temps et de prière dans la préparation de l’homélie. Les fidèles doivent pouvoir comprendre que la parole de Dieu touche aux réalités de la vie et est la seule à avoir des réponses aux questions les plus sérieuses de l’existence.
Il y a deux manières de préparer une homélie. On peut s’asseoir à une table et choisir le thème en fonction de ses expériences et de ses connaissances ; puis, une fois le texte préparé, se mettre à genoux et demander à Dieu d’infuser l’Esprit dans ses paroles.
C’est une bonne chose, mais ce n’est pas une voie prophétique. Pour être prophétique, il faudrait suivre le chemin inverse : d’abord se mettre à genoux et demander à Dieu quelle est la parole qu’il veut faire résonner pour son peuple.
En effet, Dieu a sa parole pour chaque occasion et ne manque pas de la révéler à son ministre qui la lui demande humblement et avec insistance. Au début, ce ne sera qu’un petit mouvement du cœur, une lumière qui s’allume dans l’esprit, une parole de l’Écriture qui attire l’attention et éclaire une situation vécue. Apparemment, ce n’est qu’une petite graine, mais elle contient ce que les gens ont besoin d’entendre à ce moment-là.
Après cela, on peut s’asseoir à une table, ouvrir ses livres, consulter des notes, rassembler et organiser ses pensées, consulter les Pères de l’Église, les maîtres, parfois les poètes ; mais maintenant ce n’est plus la parole de Dieu qui est au service de votre culture, mais votre culture au service de la parole de Dieu C’est seulement ainsi que la Parole manifeste sa puissance intrinsèque.
L’œuvre du Saint-Esprit
Mais il faut ajouter une chose : toute l’attention portée à la seule parole de Dieu ne suffit pas. « La force d’en haut » doit descendre sur elle. Dans l’Eucharistie, l’action de l’Esprit Saint ne se limite pas seulement au moment de la consécration, à l’épiclèse qui est récitée avant elle. Sa présence est également indispensable pour la liturgie de la parole et, comme nous le verrons plus tard, aussi pour la communion.
L’Esprit Saint poursuit, dans l’Église, l’action du Ressuscité qui, après Pâques, « a ouvert l’esprit des disciples à la compréhension des Écritures » (cf. Lc 24, 45). L’Écriture, dit Dei Verbum du Concile Vatican II, « doit être lue et interprétée avec l’aide du même Esprit par lequel elle a été écrite ». Dans la liturgie de la parole, l’action de l’Esprit Saint s’exerce par l’onction spirituelle présente chez celui qui parle et qui écoute.
L’Esprit du Seigneur est sur moi;
pour cela il m’a consacré avec l’onction
et il m’a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres » (Lc 4, 18).
Ainsi Jésus a indiqué où la parole annoncée puise sa force. Ce serait une erreur de se fier uniquement à l’onction sacramentelle que nous avons reçue une fois pour toutes dans l’ordination sacerdotale ou épiscopale.
Cela nous permet d’accomplir certaines actions sacrées, telles que gouverner, prêcher et administrer les sacrements. Cela nous donne, pour ainsi dire, l’autorisation de faire certaines choses, pas nécessairement quelque chose de cette autorité que les foules ont ressentie quand Jésus a parlé ; il assure la succession apostolique, pas nécessairement le succès apostolique !
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Mais si l’onction est donnée par la présence de l’Esprit et est son don, que pouvons-nous faire pour l’avoir ? Il faut d’abord partir d’une certitude : « Nous avons reçu l’onction du Saint », nous assure saint Jean (1 Jn 2, 20). C’est-à-dire que grâce au baptême et à la confirmation – et, pour certains, à l’ordination presbytérale ou épiscopale – nous avons déjà l’onction.
En effet, selon la doctrine catholique, elle a imprimé dans notre âme un caractère indélébile, comme une marque ou un sceau : « C’est Dieu lui-même – écrit l’Apôtre – qui nous a conféré l’onction, il nous a imprimé le sceau et nous a donné le dépôt de l’Esprit dans nos cœurs » (2 Co 1, 21-22).
Cette onction, cependant, est comme une pommade parfumée enfermée dans un pot : elle reste inerte et ne dégage aucun parfum si elle n’est pas cassée et le pot n’est pas ouvert. C’est ce qui arriva à la jarre d’albâtre brisée par la femme de l’Évangile, dont le parfum emplit toute la maison (Mc 14, 3). C’est là qu’intervient notre partie sur l’onction.
Cela ne dépend pas de nous, mais cela dépend de nous pour supprimer les obstacles qui empêchent son rayonnement. Il n’est pas difficile de comprendre ce que cela signifie pour nous de briser le vase d’albâtre. Le vase est notre humanité, notre moi, parfois notre intellectuel aride. Le briser signifie se mettre dans un état d’abandon à Dieu et de résistance au monde.
Heureusement pour nous, tout n’est pas confié à l’effort ascétique. Dans ce cas, la foi, la prière et l’humble imploration peuvent faire beaucoup. Par conséquent, demandez l’onction avant de vous lancer dans une prédication ou une action importante au service du Royaume.
Alors que nous nous préparons à la lecture de l’évangile et à l’homélie, la liturgie nous fait demander au Seigneur de purifier nos cœurs et nos lèvres afin de pouvoir annoncer dignement l’évangile. Pourquoi ne pas dire parfois (ou du moins penser en vous-même) : « Oins mon cœur et mon esprit, Dieu tout-puissant, afin que je proclame ta parole avec la douceur et la puissance de l’Esprit » ?
L’onction n’est pas seulement nécessaire pour que les prédicateurs proclament efficacement la parole, elle est également nécessaire pour que les auditeurs l’accueillent. L’évangéliste Jean écrit à sa communauté : «Vous avez reçu l’onction du Saint, et vous avez tous la connaissance… L’onction que vous avez reçue de lui demeure en vous et vous n’avez besoin de personne pour vous instruire » (1 Jn 2, 20.27).
Non pas que toute formation externe soit inutile, mais elle seule est de peu d’utilité. « C’est le maître intérieur – commente saint Augustin – qui instruit vraiment ; c’est le Christ avec son inspiration qui enseigne. Quand son onction manque, les paroles extérieures ne font qu’un bruit inutile ».
Nous espérons qu’aujourd’hui encore le Christ nous a instruits de son inspiration intérieure et que mes paroles n’ont pas été « un bruit inutile ».
1. Thomas d’Aquin, S.Th., III, q.60, a. 2.2.
2. Augustin, Sermon 112 (PL 38, 643).
3.Paolo VI, Mysterium fidei (AAS 57, 1965, p. 753 ff).
4. Justin, I’Apologie, 67, 3-4
5. Dei Verbum, 12.
6. Augustin, Commentaire de la première lettre de Jean, 3, 13.