Béatification des martyrs d’Algérie

Pour la béatification de 19 martyrs de la guerre civile algérienne des années 1990, qui a lieu ce 8 décembre 2018, l’archevêque d’Alger a diffusé une lettre pastorale expliquant le sens de cette démarche qui est aussi un signe adressé à tout le peuple algérien. Elle est suivie ici de la Messe de béatification.
Le sanctuaire Notre-Dame de Santa Cruz, à Oran, lieu de béatification des 19 martyrs d'Algérie.
Le sanctuaire Notre-Dame de Santa Cruz, à Oran, lieu de béatification des 19 martyrs d’Algérie.

Lettre pastorale de l’évêque d’Alger

«L’Église offre à notre Église et à notre monde, dix-neuf de nos frères et sœurs comme modèles pour notre vie de disciple aujourd’hui et demain.» Ces futurs bienheureux sont issus de huit “familles” religieuses différentes.

«Bienheureux, ils sont en avant de nous sur le chemin du témoignage que notre Église est appelée à rendre sur cette terre d’Algérie qui depuis le premier siècle a été irriguée du sang des martyrs. Nous pouvons maintenant demander leur intercession. Car, bienheureux, ils continuent leur mission, associés plus que jamais à l’œuvre du Seigneur dont l’Esprit travaille sans cesse dans les cœurs.»

Ces 19 martyrs, «Henri et Paul-Hélène, Esther et Caridad, Jean, Alain, Charles et Christian, Angèle-Marie et Bibiane, Odette, Christian, Luc, Christophe, Michel, Bruno, Célestin et Paul, Pierre» ont donné leur vie «à Dieu et au peuple auquel l’amour les avait liés (…) Ils ont scellé dans notre peuple une fraternité dans le sang versé. Leur vie a été prise en même temps que celle de milliers de leurs frères et sœurs algériens qui, eux-aussi, ont perdu la vie en choisissant de rester fidèles à leur foi en Dieu, à leur conscience et par amour de leur pays.» Durant cette terrible décennie, «114 imams sont morts parce qu’ils ont refusé de justifier la violence.»

12 ouvriers croates ont été égorgés parce qu’ils étaient chrétiens lors d’un massacre en décembre 1993,  trois autres ouvriers chrétiens, situés dans une salle voisine, ont été sauvés par l’un de leurs collègues musulmans qui avait fait croire aux terroristes qu’ils étaient musulmans.

À propos de ce musulman qui a sauvé la vie de ses collègues chrétiens, employés sur un chantier,   que les moines de Tibhirine ont utilisé eux-mêmes un verset coranique dans une tribune en 1994 : « Et celui qui sauve un seul homme est considéré comme s’il avait sauvé tous les hommes.» (Coran 5, 23) Les musulmans seront donc pleinement associés aussi à cette journée de béatification du 8 décembre, qui s’ouvrira par une cérémonie d’accueil à la Grande Mosquée d’Oran.

Quant au cardinal Duval, décédé de causes naturelles à 92 ans en mai 1996, sa fin de vie a été marquée par cette tragédie de la guerre civile et des assassinats de religieux chrétiens. «Durant ces années noires, comme Marie, il était le long de la Croix, priant, soutenant, encourageant, offrant. Marie, pleine d’Esprit Saint a aidé son Fils à tenir jusqu’au bout dans l’Amour et le pardon»

Avec Marie et l’Esprit

Nos dix-neuf bienheureux auraient pu faire leur cette parole du Frère Henri: « Je vis cela au jour le jour, dans l’humilité du quotidien, comme la Vierge Marie » (Texte sur son expérience spirituelle en terre d’islam, Noël 1989).

Pour vivre dans la patiente et persévérante docilité à l’Esprit, nous avons à nos côtés la Vierge Marie. Marie a tenu une grande place dans la vie de nos bienheureux. Marie est aussi précieuse pour la rencontre des enfants de celle qui ne fait pas de différence. Marie peut nous aider à nous approcher de l’islam intérieur. Elle est en effet une belle icône de l’âme musulmane, faite d’abandon confiant (cf. « Marie au regard de l’Islam »).

J’aime contempler cette foi musulmane dans la prière de ces mamans qui viennent demander l’intercession de Marie à la Basilique Notre-Dame d’Afrique, comme elles le font à Lourdes ou à Notre-Dame de la Garde à Marseille.

Marie est mère. Elle accorde ses grâces sans distinction d’appartenance à tous ceux et toutes celles qui montent la visiter à Notre-Dame d’Afrique. Pour nous, elle est bien la mère de notre Église d’Algérie et de notre diocèse d’Alger. Je crois que nous ne pouvons pas la laisser de côté si nous voulons prendre résolument le chemin de la sainteté. Pour devenir des saints et si nous le voulons vraiment, confions à Marie les rênes de notre vie.

Pensons à la devise de Saint Jean-Paul II: Totus tuus (Tout à toi), Marie. La première, en avant de nous, elle nous guide et nous accompagne sur le chemin de l’abandon confiant à la volonté de son Fils, pas seulement dans quelques grands moments de la vie, mais tout le temps.

Elle nous apprend à le laisser faire en nous. Notre frère Henri Vergès apprenait, à l’école de Marie, ce que souhaitait le fondateur des frères maristes pour tous ses frères : l’humilité, la simplicité, la modestie. A la question : pourquoi rester à Sour-El-Ghozlane ?

Le frère Henri Vergès répond : « Parce que ma vocation mariste est particulièrement adaptée à cette présence enfouie, d’humble service, ancrage des fondations sur quoi va reposer l’avenir, dans ce pays jeune, avec Marie, elle aussi présente au cœur de l’Islam ».

Il ajoute dans un autre texte : « Avec Jean-Baptiste, Marie nous semble très proche de notre manière d’être présents, comme Église, en Afrique du Nord, un peu comme si nous vivions avec elle l’Avent de Dieu ».
Être avec Marie, c’est être avec l’Esprit Saint à cause du lien intime qu’il y a entre Marie et le Saint Esprit, elle, « la pleine de grâce ». Notre Église doit sans cesse reprendre le fiat de Marie : « qu’il me soit fait selon ta
parole ». L’Église est servante. Sa mystérieuse fécondité vient d’En-Haut…

Bienheureux martyrs d’Algérie, obtenez pour notre Église, à travers chacun de ses membres, d’être, chaque jour davantage, un authentique témoin de la Charité du Christ.

Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger – Lettre pastorale : La béatification de nos frères et sœurs, une grâce pour notre Église – novembre 2018

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Messe de béatification des 19 martyrs

La messe de béatification des 19 martyrs d’Algérie s’est tenue l’après-midi du 8 décembre. Pierre Claverie et 18 autres religieux chrétiens victimes de la guerre civile algérienne ont donc été béatifiés dans le cadre d’une cérémonie organisée à la basilique de la Santa Cruz, sur les hauteurs d’Oran.

 

Cette cérémonie a confirmé l’impression qui dominait depuis le début de cette journée si particulière, celle d’une grande joie et d’une grande chaleur. Plus d’un millier de fidèles étaient réunis pour fêter cette béatification.

Dans sa prise de parole au début de la cérémonie, Mgr Jean-Paul Vesco, évêque d’Oran, s’est exprimé à la fois en français et en arabe pour saluer l’assistance. Il a commencé par évoquer l’amitié qui unissait son prédécesseur Pierre Claverie et son chauffeur Mohamed Bouchikhi, tué avec lui le 1er août 1996, pour montrer à quel point les destins de ces 19 martyrs étaient liés à ceux du peuple algérien, qui avait subi de nombreuses violences dans les années 1990.

Cette béatification était donc un motif de fierté pour tous les Algériens rencontrés, qui ont marqué à l’invitation de Mgr Vesco au début de la messe un temps de silence et de recueillement pour toutes les victimes de la guerre.

Le fait que cette cérémonie se tienne dans un sanctuaire marial, le jour de la fête de l’Immaculée Conception, n’était évidemment pas un hasard, puisque Marie est une figure importante aussi pour les musulmans. Le chant Ave Maria entonné à la fois en latin et en arabe a été un signe de cette harmonie possible entre chrétiens et musulmans.

Une dimension interreligieuse très forte

De nombreux imams étaient présents, en visite auprès de l’Église, quelques heures après avoir reçu les familles des martyrs à la grande Mosquée. L’un des temps forts de la messe a été l’échange du signe de paix, lorsque les évêques sont descendus dans l’assemblée pour saluer les représentants musulmans. Des youyous et des applaudissements vibrants ont été entendus. Une image inhabituelle pour un chrétien occidental mais qui manifeste une expérience vraiment enracinée dans le diocèse d’Oran.

Le cardinal Becciu, qui représentait le Pape François, a manifesté son étonnement devant un climat si positif, il a ajouté qu’il raconterait tout cela au Pape, cette expérience d’une petite Église mais qui est aussi une Église glorieuse. Les nouveaux bienheureux ont donc déjà accompli ce miracle, celui de créer des liens entre les deux rives de la Méditerranée.

Symbole de cette journée atypique: l’Alléluia de Haendel, l’une des œuvres les plus symboliques de la culture européenne, entonné juste après le rite de béatification par une chorale formée exclusivement de migrants et d’étudiants africains, très investis dans la vie de l’Eglise catholique à Oran. Cette cérémonie a donc été l’occasion de manifester de vrais signes d’unité et d’harmonie entre l’Afrique, l’Europe et le monde arabe.